Il est aujourd’hui universellement reconnu que les nouvelles technologies de rupture redéfinissent les règles de la finance. C’est du moins ce que l’on nous affirme dans de nombreux commentaires, publications sur les réseaux sociaux et documents réglementaires relatifs à l’essor actuel des investissements dans l’IA, qui pourrait fort constituer en réalité une bulle.
Les fondamentaux ne peuvent être ignorés indéfiniment. Pour ceux qui sont trop jeunes pour se remémorer l’éclatement de la bulle Internet du début des années 2000 – c’est-à-dire, je présume, pour quasiment tous les dirigeants actuels du secteur de l’IA – la frénésie d’investissement survenue à la fin des années 1990 fournit d’importants enseignements.
L’euphorie autour des dot-com est née des premières promesses d’Internet. Je travaillais à l’époque en tant qu’ingénieur au niveau des infrastructures, à la conception du matériel et des réseaux sur lesquelles allaient fonctionner de nouvelles applications révolutionnaires, telles que Google, Napster et Lastminute.com. Je me souviens parfaitement de l’ambiance qui régnait à l’époque. Nous étions embarqués dans de véritables montagnes russes, frénétiques, explosives et inspirantes, comparables à l’actuel boom de l’IA, à ceci près qu’il n’était pas question d’extinction de l’humanité. L’une des entreprises pour lesquelles je travaillais avait préparé une présentation destinée aux investisseurs, affichant une photographie du massif de la Sierra Nevada, accompagnée d’un texte énonçant : « En 1848, il valait mieux être vendeur de pelles que chercheur d’or ».
Cette référence à la ruée vers l’or californienne était censée produire comme enseignement le fait qu’il était plus judicieux de faire partie de ceux qui bâtiraient les infrastructures que de ceux qui compteraient sur leur bonne étoile pour compter parmi les rares gagnants, enviés par de nombreux perdants. La vente de pelles était une valeur sûre, et justifiait des valorisations sans commune mesure avec les indicateurs comptables habituels. L’entreprise pour laquelle je travaillais cherchait à convaincre les investisseurs que les vendeurs de pelles des temps modernes n’avaient pas à se soucier de leur bénéfice avant intérêts, impôts, dépréciation et amortissement.
Le problème avec cette métaphore, c’est qu’elle était erronée. L’entreprise d’infrastructures de télécommunications pour laquelle j’exerçais a fait faillite. J’ai perdu mon emploi, mon visa et mon droit de résider aux États-Unis. De nombreux autres fournisseurs d’infrastructures ont perdu bien plus encore : Global Crossing et WorldCom ont été placés sous la protection du chapitre 11 de la loi américaine sur les faillites, tandis que Nortel Networks et Lucent ont vu la valeur de leurs actions s’effondrer d’environ 99 %. La plupart des acteurs se trouvant décimés, quelques rares entreprises aux moyens financiers considérables – Microsoft, Google, Amazon puis Facebook – ont racheté leurs rivaux potentiels, se sont développées, et se sont consolidées jusqu’à devenir les géants monopolistiques que nous connaissons aujourd’hui.
Si les fournisseurs d’infrastructures ont été violemment impactés lors de l’éclatement de la bulle Internet, c’est parce qu’ils avaient considérablement recouru à l’endettement pour financer d’importantes dépenses d’investissement. À l’époque comme aujourd’hui, une part significative de ce financement était circulaire, les entreprises proposant un « financement par le fournisseur » afin d’aider leurs propres clients à payer pour leurs produits.
À titre d’exemple, l’entreprise pour laquelle je travaillais fabriquait des boîtiers destinés à accroître la capacité de l’Internet haut débit, qu’elle vendait à des fournisseurs d’infrastructures. Bien souvent, l’entreprise prêtait au client l’argent nécessaire pour acquérir le boîtier. Tous les protagonistes réalisaient des bénéfices et étaient remboursés tant que le boom durait. Seulement voilà, lorsque la bulle a éclaté, ce cercle vertueux s’est transformé en cercle vicieux.
Nous observons le même financement circulaire dans le boom de l’IA. Anthropic achète de la capacité de calcul alimentée par des puces Nvidia à une entreprise dans laquelle Nvidia est un investisseur majeur. Microsoft a investi plus de 13 milliards $ dans OpenAI, tout en lui « vendant » des services cloud par l’intermédiaire de sa division Azure. S’agit-il d’une innovation financière, ou d’une mécanique intenable de surchauffe et d’implosion ?
Au niveau macroéconomique, les chiffres parlent d’eux-mêmes. On estime que pour justifier les milliers de milliards de dollars dépensés dans les infrastructures d’IA, il faudra générer plus de 2 500 milliards $ de chiffre d’affaires annuel d’ici 2030. Ces flux de trésorerie devront provenir des clients qui paieront pour utilisent les services d’IA leur permettant d’accroître leurs propres bénéfices, ce qui implique généralement de réduire les coûts, principalement les salaires, dans leurs résultats nets.
Or, le fait de retirer plusieurs milliers de milliards de dollars de la masse salariale dans les pays occidentaux provoquerait un bouleversement sociétal, lequel pourrait donner lieu à un krach financier, compte tenu du volume actuel de la dette privée. Autre possibilité, dans l’ordre inverse, les marchés pourraient parvenir à la conclusion que les entreprises d’IA sont dans l’incapacité de rembourser leurs dettes, ce qui provoquerait un effondrement financier sans précédent, suivi d’un bouleversement sociétal.
J’emploie l’expression « sans précédent » pour deux raisons. Premièrement, l’ampleur de l’exposition à la dette est aujourd’hui considérablement plus importante qu’en 2001, ce qui rend la situation plus proche de la période ayant précédé la crise financière mondiale de 2008. Deuxièmement, la richesse est de nos jours beaucoup plus concentrée dans le secteur des technologies, des médias et des télécommunications (TMT). Lors de la crise de 2008, le secteur des TMT représentait un cinquième du marché boursier américain des grandes capitalisations ; il en représente aujourd’hui près de la moitié.
Les périodes d’essor prennent fin lorsque les financiers ne sont plus disposés à les alimenter en capitaux. En 2001, parmi les premiers signes d’effondrement imminent de mon secteur, American Express avait pris la décision de suspendre nos cartes de crédit d’entreprise. Quelques mois plus tard, nous recourions à une procédure de restructuration financière au titre du chapitre 11.
Si le secteur financier décidait de ne plus financer l’IA, cela libérerait-il davantage de fonds à investir ailleurs – par exemple dans l’économie réelle et productive, ou en faveur des jeunes chômeurs – ou les investisseurs se réfugieraient-ils dans des valeurs traditionnellement sûres, telles que l’or ?
Je n’ai pas la réponse à cette question. Ce que je sais, c’est qu’à l’heure où le Royaume-Uni place l’IA au cœur de ses ambitions dans le cadre de sa présidence du G20 en 2027, il est indispensable que son programme inclue
Par Chi Onwurah

JDF TV
L'actualité en vidéo