Le président américain Donald Trump a une nouvelle fois fait part de son souhait de rencontrer le dictateur nord-coréen Kim Jong-un. Mais la sur de Kim, qui compte parmi ses plus proches conseillers, a déjā douché cet enthousiasme. Quil sagisse dun signe de désintéręt ou dune tactique de négociation, deux questions se posent immédiatement : oų Trump espčre-t-il que mčnent les pourparlers avec Kim ? Et comment compte-t-il atteindre son ou ses objectifs ?
L’objectif des discussions entre Trump et Kim lors de son premier mandat était de parvenir au désarmement nucléaire de la Corée du Nord. Il a échoué. Depuis lors, le nombre d’ogives nucléaires de la Corée du Nord a considérablement augmenté (pour atteindre 57, selon Trump), tout comme la portée et la précision des missiles capables de les lancer dans toute la région et à travers le monde.
Il est désormais pratiquement certain qu’une nouvelle tentative aboutirait au même résultat. Kim est presque certainement convaincu que sa sécurité repose sur la possession d’une force de dissuasion nucléaire crédible. Il a sans doute remarqué que les États-Unis ont attaqué l’Iran, qui ne disposait pas d’armes nucléaires, qu’ils ont fait de même avec l’Irak, et que l’OTAN a agi de la même manière avec la Libye après que ses dirigeants eurent renoncé à leur programme nucléaire. De même, la Russie a envahi l’Ukraine en 2014, puis à nouveau en 2022, après que l’Ukraine eut renoncé à son arsenal nucléaire post-soviétique en échange de garanties de sécurité qui n’ont pas été respectées.
Kim comprend également que l’on ne s’intéresserait guère à lui si la Corée du Nord ne possédait pas d’armes nucléaires. Son importance et celle de son pays, ainsi que leur rayonnement international, dépendent en grande partie d’un arsenal en constante expansion.
Trump exagère deux facteurs qui sous-tendent sa conviction que la diplomatie portera ses fruits. Le premier est l’attrait de la diplomatie personnelle. Pratiquement tous les présidents américains estiment que leur pouvoir de persuasion et leurs relations personnelles avec tel ou tel dirigeant étranger ont une grande importance. L’histoire suggère que c’est plutôt le contraire qui est vrai.
Trump semble également exagérer l’attrait d’un développement économique dont la Corée du Nord pourrait bénéficier si les sanctions internationales étaient levées. Ce qui importe le plus à Kim, c’est le maintien de son pouvoir et celui du successeur qu’il aura choisi, plutôt que la prospérité et le bonheur des Nord-Coréens. Au contraire, l’ouverture du pays pourrait menacer son emprise sur le pouvoir. Les révolutions ont plus de chances de se produire dans un contexte d’attentes croissantes que sous une répression efficace.
Ainsi, si le désarmement n’est pas un objectif réaliste, il est possible qu’une certaine forme de maîtrise des armements le soit. Il pourrait être intéressant d’étudier la possibilité de fixer des limites quant à la quantité et à la qualité des forces nucléaires et balistiques de la Corée du Nord. Cela comporte toutefois un certain risque, car cela serait perçu comme une légitimation et une acceptation de la décision de la Corée du Nord de se retirer du Traité de non-prolifération nucléaire et de mettre en place un programme d’armement, ce qui susciterait un sentiment de malaise, voire pire, chez de nombreux Sud-Coréens et Japonais.
Le soutien apporté par la Corée du Nord à la guerre d’agression menée par la Russie en Ukraine mérite également d’être évoqué, même s’il est peu probable que Kim cesse d’apporter ce soutien compte tenu de l’aide liée à l’énergie et aux armes nucléaires que son régime recevrait en échange. Là encore, on peut véritablement se demander ce que la diplomatie pourrait accomplir, et à quel prix.
Cela nous amène à la Corée du Sud, un allié essentiel et de longue date des États-Unis. La péninsule coréenne a été le théâtre du premier conflit ouvert de la Guerre froide. Plus de 36 000 Américains y ont perdu la vie, d’abord pour libérer la Corée du Sud, puis lors d’une tentative infructueuse d’unifier le pays par la force.
La Corée du Sud est aujourd’hui une réussite majeure, un exemple de transformation d’un autoritarisme corrompu et d’une extrême pauvreté en une démocratie dynamique et une économie florissante, qui occupe désormais la 14e place mondiale. Trump semble considérer cette relation comme un jeu à somme nulle : il estime qu’il a plus de chances d’atteindre ses objectifs avec la Corée du Nord s’il sacrifie les relations des États-Unis avec la Corée du Sud. C’est pourtant plutôt le contraire qui risque de se produire.
Mais l’histoire n’arrête pas Trump. Il a imposé des droits de douane à la Corée du Sud malgré un accord de libre-échange, retiré des systèmes de défense antimissile face à une menace nord-coréenne croissante, et, plus récemment, réduit et restreint un important exercice militaire américano-sud-coréen qu’il jugeait coûteux et inutilement provocateur.
On ne sait pas exactement ce qui motive Trump. Il voit peut-être en Corée du Nord une occasion de remporter un succès en matière de politique étrangère afin de détourner l’attention de son échec en Iran. Ou bien il agit peut-être simplement sous le coup d’un accès de dépit face au refus de la Corée du Sud de l’aider dans une guerre à laquelle elle s’oppose (et qui s’est traduite par une hausse des prix de l’énergie et des pénuries de matières premières essentielles à l’industrie manufacturière).
Ce qui est clair, c’est que Trump ne semble pas comprendre que la dissuasion repose sur la capacité à mettre en place une défense crédible. C’est dangereux, notamment parce que 28 000 soldats américains sont stationnés en Corée du Sud, que les États-Unis sont tenus de défendre en vertu d’un traité.
L’initiative diplomatique de Trump échouera si l’on définit le succès comme le fait de persuader Kim de renoncer à ses armes nucléaires. De plus, le fond et la forme de cette diplomatie — menée de manière unilatérale, prenant le gouvernement sud-coréen au dépourvu — risquent, à terme, de saper la crédibilité des garanties de sécurité américaines. Plutôt qu’une seule Corée dotée d’armes nucléaires, nous pourrions bien nous retrouver face à deux, ce qui augmenterait le risque de guerre sur la péninsule après trois quarts de siècle. Pire encore, les conditions qui ont permis d’instaurer la stabilité nucléaire pendant la Guerre froide seront extrêmement difficiles à reproduire, faisant planer le spectre d’une première utilisation d’une arme nucléaire depuis 1945.
By Richard Haass


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