L’énergie déterminera l’issue de la course à l’IA

Les investissements dans les centres de données constituent le signe d’un changement imminent dans la course à l’IA. Bientôt, si ce n’est pas déjà le cas, une électricité fiable et abordable conférera un avantage décisif dans ce secteur.

Comme l’explique Albert O. Hirschman dans National Power and the Structure of Foreign Trade, la véritable puissance d’une économie réside dans sa capacité à gérer les goulots d’étranglement qui affectent ses industries. Dans l’écosystème de l’IA, les États-Unis tirent parti de leur domination dans la conception de puces en limitant stratégiquement leurs exportations vers la Chine, tandis que la Chine exerce une pression sur les États-Unis en contrôlant les matières rares nécessaires à la fabrication de puces, d’aimants et d’autres composants de haute technologie.

Or, à mesure que l’industrie de l’IA se développera, et que le recours de ce secteur à l’électricité s’accentuera, le goulot d’étranglement passera des puces électroniques à l’électricité, dans la mesure où la profusion de centres de données ne sera utile qu’à condition de disposer d’un approvisionnement continu en électricité abordable. L’Agence internationale de l’énergie estime qu’environ 20 % de la capacité mondiale prévue des centres de données sera menacée d’ici 2030, en raison de goulots d’étranglement au niveau des réseaux ainsi que des files d’attente d’interconnexion. Par ailleurs, l’approvisionnement en énergie étant limité, les coûts augmenteront, ce qui finira par se répercuter sur les ménages et les entreprises.

Quel pays dominera cette prochaine étape de la course à l’IA ? La Chine s’est clairement positionnée en développant massivement ses infrastructures d’approvisionnement et de distribution d’énergie, principalement axées sur les énergies renouvelables. Selon le Financial Times, les investissements chinois dans les énergies propres couvrent tous les domaines, de l’énergie solaire et hydraulique jusqu’aux matériels nécessaires pour acheminer de l’électricité à prix réduit depuis l’intérieur des terres vers les centres de demande côtiers, allégeant ainsi les coûts tout en améliorant la fiabilité. La Chine a également investi massivement dans la fabrication, ce qui a permis de diviser par 20 le prix des panneaux solaires. Au total, elle est désormais capable de gagner chaque année entre 500 gigawatts et un térawatt de capacité.

La politique industrielle soigneusement planifiée de la Chine s’accompagne d’une mise en œuvre locale tout aussi rigoureuse. Pour compenser le coût supérieur lié à l’utilisation de puces chinoises, par exemple, les gouvernements locaux versent des subventions électriques aux centres de données qui relèvent de leur juridiction. Lorsque ces installations sont alimentées par des puces nationales, leur facture d’électricité peut être réduite jusqu’à 50 %.

Les efforts déployés par les États-Unis sont plutôt modestes en comparaison. Selon le Financial Times, « la Chine a installé 429 GW de nouvelle capacité de production d’électricité en 2024, soit plus de six fois la capacité nette ajoutée par les États-Unis au cours de la même période ». Alors même que les réseaux locaux américains sont confrontés 24 heures sur 24 à une immense demande de la part des centres de données, la politique industrielle américaine n’accorde pas à l’électricité l’attention qu’elle mérite.

À titre d’exemple, OpenAI et ses partenaires prévoient de bâtir des centres de données qui nécessiteront une capacité de dix GW, soit l'equivalent de la consommation électrique maximale estivale de la ville de New York. Or, si des centres de données peuvent être construits en quelques années, les chercheurs du Deloitte Research Center for Energy & Industrials soulignent que la mise en place des infrastructures de transmission nécessaires pour acheminer l’énergie nécessite près d’une décennie.

Ces horizons temporels s’inscrivent malheureusement en profond décalage avec le rythme effréné des dépenses d’investissement privées. Une analyse de Bloomberg relative à plusieurs dizaines de milliers de nœuds de tarification révèle d’ores et déjà des signes de détresse sur les marchés énergétiques américains. Dans certaines régions des États-Unis situées à proximité de grands centres de données, le prix de gros de l’électricité est aujourd’hui jusqu’à 267 % plus élevé qu’il y a cinq ans. Pour maintenir leur trajectoire prévue de construction de centres de données, les États-Unis vont devoir procéder à une refonte structurelle de leur politique énergétique, de leurs réseaux et de leurs interconnexions.

La course ne se limite pas aux États-Unis et à la Chine. Le goulot d’étranglement susceptible de freiner les États-Unis pourrait représenter une opportunité pour l’Europe, qui n’a plus beaucoup de temps pour revendiquer sa place sur le podium de l’IA. L’infrastructure énergétique européenne constitue un potentiel atout stratégique, tel que l’entend Hirschman. Les points forts de l’Union européenne résident notamment dans ses matériels et son savoir-faire en matière d’énergie propre. Plus d’un cinquième des énergies propres et durables au niveau mondial sont développées au sein de l’UE. Le bloc bénéficie également d’une importante capacité d’ingénierie dans le domaine des équipements et du stockage relatifs aux réseaux, et son système électrique figure parmi les plus interconnectés au monde. La politique énergétique européenne cite explicitement les réseaux comme un atout stratégique pour l’autonomie et la sécurité, et les usines européennes qui fabriquent des technologies stratégiques à zéro émission nette sont tenues de répondre à « au moins 40 % des besoins de déploiement annuels [de l’UE] en d’ici 2030 ».

La décarbonation européenne se heurte pour autant à ses propres obstacles. Les coûts énergétiques élevés menaçant de freiner la croissance, l’UE doit accroître la production d’énergie et la capacité du réseau. Le Réseau européen des gestionnaires de réseaux de transport d’électricité formule une proposition intéressante. Seulement voilà, bien que la planification soit effectuée au niveau européen, l’exécution demeure locale. La réalisation d’un projet de réseau nécessite par conséquent en moyenne plus de dix ans, une période consacrée pour moitié à l’obtention de permis. Selon le Service de recherche du Parlement européen, les investissements actuellement prévus dans le réseau ne représentent que 10 à 15 % des besoins, et plus de 500 GW de projets offshore dans l’UE – une capacité toujours en attente d’une évaluation de raccordement au réseau – demeurent en suspens.

La prochaine phase de la course à l’IA concernera l’énergie. En encourageant la production et la consommation nationales de puces électroniques, tout en améliorant les infrastructures électriques, la stratégie de la Chine aborde toutes les dimensions importantes. De leur côté, les États-Unis échouent à se projeter dans l’avenir, se reposant sur leurs acquis en tant que concepteurs de puces et de modèles de base pour l’IA de pointe. Quant à l’Europe, bien qu’elle soit particulièrement bien positionnée pour rendre la demande énergétique de l’IA plus propre et plus sûre, elle pourrait ne pas disposer des institutions nécessaires pour accélérer les progrès. Si l’Europe entend relever le défi, elle doit elle aussi concentrer ses efforts sur l’énergie.

Par Vittorio Quaglione

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