travers un rcent discours dans lequel il qualifie de fiction lordre international fond sur des rgles, le Premier ministre canadien Mark Carney a popularis en Occident un thme central des dbats au sein des pays du Sud. Les pays en voie de dveloppement et les conomies mergentes critiquent depuis de nombreuses annes lapplication incohrente des rgles internationales, et le deux poids deux mesures qui sinscrit au cur de lordre mondial. Un dirigeant occidental reconnat aujourdhui lui aussi cette hypocrisie.
Jusqu’à récemment, les Carney de ce monde déployaient tous les efforts politiques pour défendre l’ordre fondé sur des règles contre de telles accusations. Par opposition, lors de la Conférence de Munich sur la sécurité du mois de février, le ministre saoudien des Affaires étrangères a exprimé son soulagement à l’idée que nous soyons « enfin tous honnêtes les uns envers les autres » quant à la nature dysfonctionnelle de l’ancien système.
Devons-nous toutefois réellement nous réjouir de cette évolution vers davantage d’honnêteté ? Qu’adviendra-t-il maintenant que les dirigeants occidentaux reconnaissent à quel point l’ancien ordre était « imparfait », « même dans ses heures les plus favorables », comme l’a récemment déclaré le chancelier allemand Friedrich Merz?
J’ai personnellement déjà appelé par le passé à un débat plus honnête sur les incohérences de cet ordre mondial, et sur les préoccupations qu’elles suscitaient. J’espérais à cette période que le fait de reconnaître le deux poids deux mesures contribuerait à réduire cette géométrie variable, ce qui mènerait à des discussions plus constructives sur la manière de renforcer les règles internationales. Je crains malheureusement que l’honnêteté actuellement affichée ne serve aucun de ces deux objectifs.
Plutôt que de garantir davantage de cohérence, ou d’inspirer des réformes consistant à rendre le système actuel plus juste et plus émancipateur, cette sincérité nouvelle semble souvent viser une direction contraire. Elle est en effet utilisée pour justifier des divergences flagrantes, et pour présenter comme vains tous les efforts destinés à établir des règles mondiales plus cohérentes.
La plupart de ceux qui soulignent les lacunes de l’ancien ordre ne promettent pas de modifier leur propre comportement. Ils ont beau reconnaître les hypocrisies inhérentes à l’ordre actuel, leurs réactions face à l’intervention de l’administration Trump au Venezuela ainsi qu’aux frappes américano-israéliennes contre l’Iran confirment que rien n’a véritablement changé. Ils restent disposés à fermer les yeux sur les violations des règles commises par leurs alliés.
À l’exception du Premier ministre espagnol Pedro Sánchez, rares sont les dirigeants occidentaux à avoir dénoncé l’illégalité de l’attaque américano-israélienne contre l’Iran. L’Union européenne elle-même, pourtant attachée de longue date au droit international, n’a formulé aucune condamnation officielle.
À en juger par les récentes déclarations publiques, certains en Occident semblent considérer la malhonnêteté autour du deux poids deux mesures de l’ancien ordre, ainsi que de la morale imposée par les Européens et par d’autres, comme les deux faces d’une même pièce problématique. Pour eux, faire preuve d’une plus grande honnêteté quant à l’ancien ordre signifie ne plus réprimander les autres gouvernements pour leurs violations des règles internationales.
C’est ainsi que Merz a récemment indiqué clairement que l’Allemagne « ne ferait pas la leçon à ses partenaires concernant leurs frappes militaires contre l’Iran ». Or, en l’occurrence, rien n’a changé : les partenaires que l’Allemagne épargne aujourd’hui de ses leçons moralisatrices sont les mêmes que ceux qu’elle a presque toujours épargnés.
Rares sont ceux qui, après avoir enfin reconnu les défaillances de l’ancien ordre, franchissent l’étape suivante en s’efforçant de bâtir quelque chose de meilleur. Au contraire, le raisonnement le plus courant consiste à estimer que l’ordre ancien est pour l’essentiel mort, et qu’il ne faut pas le pleurer. Implication de ce raisonnement, les pays occidentaux devraient désormais se concentrer sur l’objectif bien plus limité consistant à défendre leurs propres intérêts stratégiques, dans un monde au sein duquel la politique de puissance domine, et où les règles internationales ne sont plus respectées.
Tel était le sous-entendu du récent discours de la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, lors de la Conférence des ambassadeurs de l’UE, dans lequel elle affirme que « l’Europe ne peut plus être la gardienne de l’ancien ordre mondial, d’un monde qui a disparu et qui ne reviendra pas ». De même, Merz estime que l’ordre fondé sur des règles « n’existe plus ». Carney lui-même, qui a suggéré que « quelque chose de plus grand, de meilleur, de plus fort et de plus juste » pourrait être construit sur les ruines de l’ordre ancien, apporte peu de précisions sur ce à quoi pourrait ressembler cet avenir (lui qui a initialement approuvé les frappes américano-israéliennes contre l’Iran, certes « à regret »).
Ceux qui proclament la mort de l’ordre ancien – au moment bien commode auquel le deux poids deux mesures de ce système vient hanter l’Occident – espèrent peut-être se donner l’image des artisans d’une sincérité revigorante. Or, nous pouvons tout aussi bien interpréter leurs déclarations comme un abandon de toute ambition consistant à façonner les règles et principes mondiaux pour un avenir meilleur.
Les dirigeants occidentaux s’expriment désormais dans les mêmes termes « transactionnels » qu’ils reprochaient autrefois aux pays du Sud d’employer. Eux aussi appliquent désormais une approche de politique étrangère fondée sur les intérêts nationaux, plutôt que sur des principes servant les intérêts de tous. Leur objectif ne consiste pas à promouvoir un ordre mondial plus juste, mais plutôt une posture « réaliste » qui les libère de tout engagement à défendre ou à renforcer les règles internationales.
On peut s’interroger sur la capacité des « puissances moyennes » à faire respecter les règles internationales, sans parler de l’instauration de nouvelles règles, sans l’aval d’une puissance hégémonique. Si elles renoncent entièrement à cette ambition, la notion même d’ordre international fondé sur des règles mourra bel et bien. L’honnêteté que nous espérions ne servira alors qu’à justifier des incohérences ou un abandon du leadership. Si tel est notre avenir, le monde « fictif » que nous avons perdu pourrait bien nous manquer.
Par Sophie Eisentraut


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