En 1945, alors que sachve la Seconde Guerre mondiale, lconomiste Albert O. Hirschman publie son ouvrage National Power and the Structure of Foreign Trade, dans lequel analyse la manire dont les tats-nations faonnent les modles commerciaux leur avantage sur le plan stratgique. Ce livre passera compltement inaperu. Il fera seulement lobjet dun bref rsum dans lAmerican Political Science Review, et ne sera que rarement voire jamais cit par dautres conomistes et auteurs.
Hirschman et la discipline née de ses travaux, connue sous le nom de « géoéconomie », refont aujourd’hui puissamment surface, dans le prolongement des idées fondatrices de l’économiste américain. La première d’entre elles réside dans « l’effet d’influence », qui consiste pour un État dominant à structurer ses échanges commerciaux de manière à ce que les turbulences nuisent davantage à ses partenaires qu’à lui-même. En menaçant de suspendre ses exportations ou l’accès à son marché, cet État dominant peut contraindre ses partenaires à faire des concessions.
Ces douze derniers mois, le président américain Donald Trump a usé à maintes reprises des droits de douane et des contrôles à l’exportation pour contraindre d’autres pays à investir aux États-Unis, ou à accorder aux entreprises américaines un accès privilégié à leur marché. À la différence du cas de l’Allemagne hitlérienne, sur lequel se base Hirschman, on ne peut pas attribuer à l’administration Trump le mérite d’avoir consciemment façonné le commerce américain pour amplifier cet effet. Trump a hérité d’un vaste marché américain, ainsi que du leadership des États-Unis dans le domaine des hautes technologies, ce qui lui a conféré un levier d’action. La stratégie qui en résulte demeure pour autant la même.
Hirschman souligne un deuxième mécanisme, « l’effet d’offre », qui consiste à utiliser le commerce pour accumuler des ressources et canaliser les transactions vers des partenaires fiables, ce qui renforce la résilience économique tout en limitant la vulnérabilité face à l’influence étrangère. Nous constatons aujourd’hui que certains États relocalisent vers des pays alliés leur commerce et leurs investissements, renforcent leur autosuffisance en matière de semiconducteurs, et stockent des terres rares. Les dynamiques fondamentales demeurent ainsi inchangées.
Certaines choses ont toutefois évolué. Les marchés financiers internationaux, en plein désarroi pendant les années 1930, étaient inactifs à l’époque des écrits d’Hirschman. Aujourd’hui, ils constituent une arène majeure pour la géoéconomie. Les États-Unis ont notamment tiré parti de la dépendance financière de la Russie après l’invasion de l’Ukraine en 2022, en gelant les dépôts en dollars du Kremlin à l’étranger, ainsi qu’en lui refusant l’accès au système bancaire correspondant américain.
La Chine utilise son initiative de nouvelle route de la soie non seulement pour mettre en place des chaînes d’approvisionnement sûres, mais également pour cultiver la dépendance d’autres pays à l’égard de ses ressources financières, ce dont ces autres États ont tout à fait conscience ; si l’Italie a cessé de participer à cette initiative en 2003, c’est précisément par crainte d’une dépendance financière vis-à-vis de la Chine.
Les détracteurs des sanctions financières redoutent que les mesures de ce type ne fragilisent le levier d’action des gouvernements qui les appliquent. La Russie et plusieurs autres pays, inquiets de se retrouver eux aussi dans la ligne de mire des sanctions américaines, sont incités à rechercher d’autres moyens de détenir des actifs étrangers, et d’effectuer des paiements à l’étranger.
La Russie s’efforce d’étendre son système de transfert de messages financiers (SPFS) au domaine des transactions transfrontalières. Le système chinois de paiement interbancaire transfrontalier (CIPS), auquel participent désormais directement et indirectement pas moins de 1 700 banques, constitue un concurrent plus sérieux pour le dollar et le système bancaire correspondant américain. Les analystes avertissent sur le risque de voir le recours inconsidéré aux sanctions conférer un nouvel élan à ces initiatives, et finir par saper le rôle mondial du dollar, anéantissant ainsi la capacité des États-Unis à exploiter la finance à leur avantage.
De même, les pays soumis aux contrôles américains à l’exportation, tels que la Chine, ont toutes les raisons d’accélérer leurs propres investissements dans les technologies à double finalité (civile et militaire). En raison de leurs mesures géopolitiques, les États-Unis pourraient se retrouver confrontés à un rival encore plus puissant et technologiquement plus avancé.
Ces réactions ne sont pas surprenantes. Elles correspondent précisément à ce que le cadre théorique de Hirschman laissait présager : les pays visés par « l’effet d’influence » américain recourent à leur propre « effet d’offre » pour réduire leur vulnérabilité.
Les pays ciblés ripostent également pour dissuader l’initiateur de mener des actions agressives. Hirschman prêtait peu attention à cet aspect, compte tenu du déséquilibre de puissance entre l’Allemagne nazie et les pays d’Europe centrale et orientale auxquelles elle s’attaquait. Par opposition, l’actuelle Chine dispose d’un levier d’action. Elle répond aux droits de douane et aux contrôles à l’exportation imposés par Trump par des droits de douane sur les produits américains, des contrôles à l’exportation sur les minéraux essentiels, et des restrictions d’investissement pour les entreprises américaines.
À la fin de l’année dernière, les deux pays se sont éloignés du bord du précipice en négociant une « trêve tactique » visant à désamorcer leur guerre commerciale. Leurs représailles mutuelles auraient toutefois aisément pu dégénérer. Ce danger demeure. Maintenant que la Cour suprême a contraint Trump de reconfigurer ses droits de douane, toute la situation est à réexaminer.
Tel est le nouveau monde dangereux dans lequel nous évoluons. Plusieurs parallèles alarmants existent entre la théorie de la dissuasion nucléaire et la théorie géoéconomique d’Hirschman. Comme en matière d’armements nucléaires, les conséquences d’une erreur de calcul de la part de ceux qui manient les armes géoéconomiques seraient dévastatrices.
Si la mondialisation à laquelle nous nous sommes habitués a survécu à des récessions, à des crises financières ainsi qu’à une pandémie mondiale, il n’est pas certain qu’elle résiste à l’escalade des conflits géoéconomiques. Les guerriers géoéconomiques feraient bien d’y songer. Ils agissent à leurs risques et périls, ou plus précisément aux nôtres.
Par Barry Eichengreen


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