Depuis plus de 30 ans, les pays insulaires du Pacifique lancent le même avertissement lors de la Conférence annuelle des Nations unies sur les changements climatiques : le réchauffement des océans menace non seulement la sécurité alimentaire et énergétique, mais aussi la survie même de la planète. Presque chaque année, pourtant, notre avertissement a été considéré comme un problème régional, un défi limité à de petites îles isolées et ne méritant donc guère plus que des paroles en l’air de la part des dirigeants internationaux.
J’aimerais pouvoir dire que nous avions tort. Au contraire, les ravages climatiques qui se déroulent sous nos yeux, amplifiés par un cycle El Niño et une chaleur océanique record, prouvent que cette crise ne s’arrête pas au rivage.
La montée du niveau des mers engloutit des terres agricoles fertiles, déplace des communautés et fait grimper les primes d’assurance des familles. Le réchauffement des océans menace les réseaux énergétiques et les ports qui alimentent l’économie mondiale et assurent le bon fonctionnement des chaînes d’approvisionnement internationales. Dans l’Arctique, 60 % des infrastructures côtières, dont une grande partie est utilisée pour des activités essentielles à la sécurité, sont désormais vulnérables à l’érosion. En 2024, la Méditerranée et la mer Noire, pôles majeurs de la pêche et de l’aquaculture qui génèrent 21,5 milliards de dollars de recettes directes et indirectes par an, ont connu des vagues de chaleur marines avec des températures près de 5 °C supérieures à la normale, ce qui a suscité des inquiétudes quant à l’insécurité alimentaire.
Un autre facteur souvent négligé est le rôle de l’océan en tant que plus grand puits de carbone et de chaleur de la planète : il absorbe 30 % des émissions de CO₂, soit autant que les forêts du monde entier, et capte 90 % de la chaleur excédentaire générée par ces émissions. L’océan en paie toutefois le prix : les écosystèmes les plus sensibles à la chaleur se trouvent sous l’eau, et chaque fraction de degré de réchauffement climatique au-delà de l’objectif de 1,5 °C fixé par l’accord de Paris sur le climat en détruit davantage. D’ici 2050, dans un scénario de réchauffement de 2 °C, les pertes causées par les catastrophes liées à l’océan pourraient atteindre 56 milliards de dollars, mettant en évidence les limites strictes de l’adaptation et la nécessité urgente de maintenir le réchauffement aussi proche que possible de 1,5 °C.
Ce ne sont pas là des problèmes anodins. Ils impliquent des risques économiques et sécuritaires majeurs à l’échelle mondiale. Ils ont en outre des implications existentielles pour les pays insulaires du Pacifique : rester en dessous de la limite de 1,5 °C est une question de survie ; c’est pourquoi nous nous sommes battus avec tant d’acharnement pour obtenir l’accord de Paris sur le climat et, au cours des années qui ont suivi, pour rester aussi proches que possible de cet objectif.
La Conférence des Nations unies sur les changements climatiques qui s’est tenue l’année dernière à Belém, au Brésil, a placé les forêts au cœur des priorités climatiques. La Conférence des Nations unies sur les changements climatiques (COP31) qui se tient ce mois-ci à Antalya, en Turquie, peut faire de même pour l’océan. Le soutien politique en faveur d’une action climatique axée sur l’océan est fort : plus de 100 pays ont signé une lettre déclarant que l’océan est un élément central de l’accord de Paris sur le climat et qu’il doit être traité comme tel lors de la COP31.
Concrètement, cela signifie que les négociateurs devraient accorder une place prépondérante à l’océan dans les discussions sur la réduction des émissions, le renforcement de la résilience et le financement de la lutte contre le changement climatique. De plus, les dernières avancées de la science océanographique doivent éclairer le prochain bilan mondial, ce qui renforcerait la responsabilité en matière d’action climatique en établissant des engagements liés à l’océan sur lesquels les pays devront rendre compte, ainsi que des normes permettant d’évaluer leurs progrès.
Chaque pays doté d’un littoral devrait rejoindre le Blue NDC Challenge, un groupe de gouvernements engagés à atteindre leurs objectifs climatiques nationaux grâce à des solutions fondées sur l’océan. L’océan peut contribuer à accélérer la transition énergétique grâce à l’écologisation des ports et du transport maritime, ainsi qu’au développement des énergies renouvelables offshore. Bien sûr, la baleine bleue au milieu de la pièce, c’est l’industrie pétrolière et gazière. S’affranchir rapidement des combustibles fossiles est le moyen le plus efficace de réduire la pression sur les récifs coralliens, les pêcheries, les économies côtières et les communautés locales qui en dépendent.
Les flux d’investissement doivent refléter cette ambition croissante. Le financement actuel de la protection marine est estimé à 1,8 milliard de dollars par an, ce qui laisse un déficit d’environ 14 milliards de dollars. Si de nombreuses solutions éprouvées sont prêtes à être déployées à grande échelle, des coalitions doivent toutefois être mobilisées pour garantir que les aires marines protégées puissent générer des revenus grâce à une pêche durable et au tourisme.
Depuis trop longtemps, le message des pays insulaires du Pacifique reste sans écho. La COP31 offre une chance de changer cela. La santé de l’océan déterminera l’avenir de tous les peuples. Il est temps que chacun accepte qu’il s’agit d’un bien commun – et d’une responsabilité partagée.


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