En cette année de commémoration de leurs 250 ans dexistence, reconnaissons aux États-Unis ce qui leur revient. Au début du XXe sičcle, lAmérique se démarque déjā comme une puissance industrielle de premier plan. Elle atteindra la suprématie planétaire ā lissue de deux guerres mondiales. Les États-Unis bâtiront larchitecture de la gouvernance mondiale aprčs 1945 Organisation des Nations Unies, Fonds monétaire international et Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (plus tard lOrganisation mondiale du commerce) qui contribuera ā prévenir une troisičme guerre mondiale, ainsi quā faire progresser la décolonisation en Afrique et en Asie.
Bien qu’ils représentent seulement 4 % de la population planétaire, les États-Unis s’inscrivent à la pointe d’une grande partie de l’innovation technologique mondiale, et se sont montrés généreux dans leur soutien aux causes humanitaires menées sous l’égide de l’ONU. George W. Bush lui-même, qui a d’un autre côté ordonné l’invasion de l’Irak et de l’Afghanistan, a mis en œuvre le Plan présidentiel d’urgence d’aide à la lutte contre le sida (PEPFAR), permettant de débloquer 100 milliards $ pour combattre le VIH/sida en Afrique ainsi que dans les Caraïbes, et de sauver ainsi près de 25 millions de vies humaines.
Le soft power américain constitue une preuve supplémentaire du dynamisme du pays, qui produit musique, films, littérature, sports, gastronomie et bien d’autres choses adoptées par le monde entier. On peut considérer que les États-Unis ont accompli plus que tout autre pays pour façonner l’ordre mondial dans lequel nous vivons aujourd’hui.
Pour autant, dans de nombreux pays du Sud, les récentes célébrations du 250e anniversaire des États-Unis rappellent avec amertume que l’Amérique a souvent failli à ses nobles principes fondateurs. En effet, si la Déclaration d’indépendance proclame que « tous les hommes naissent égaux », les nombreux péchés commis depuis par les États-Unis rendent cette promesse difficile à considérer autrement qu’avec scepticisme.
Les deux grands péchés originels des États-Unis résident dans le génocide et l’esclavage. On estime à 15 millions le nombre d’ Amérindiens qui peuplaient l’Amérique du Nord en 1492. En 1900, il en restait moins de 300 000. L’extermination de la population autochtone du continent s’est principalement déroulée après 1776, avec l’expansion sanglante vers l’ouest, au nom de la « Destinée manifeste ». Les États-Unis se sont emparés des terres de populations autochtones telles que les Sioux, les Cherokees et les Creeks, les ont affamées, et leur ont transmis des maladies. Après avoir enfin obtenu la citoyenneté en 1924, les Amérindiens ont été mis à l’écart dans des réserves désolées et appauvries.
Les États-Unis se sont également construits sur l’esclavage africain, ce qui a entrelacé dans leur tissu social une forme virulente de racisme. Cinq des sept premiers présidents du pays, dont George Washington et Thomas Jefferson, étaient propriétaires d’esclaves. Le président américain Abraham Lincoln lui-même, le « Grand émancipateur », a sollicité des fonds fédéraux pour faire quitter le pays aux Afro-Américains. Comme Lincoln le déclare devant une délégation noire en visite à la Maison-Blanche en 1862 : « Votre race souffre immensément en vivant parmi nous, tandis que la nôtre souffre de votre présence. […] Une fois cela admis, nous avons à tout le moins une raison de nous séparer. »
Lincoln dénoncera certes l’arrêt Dred Scott, rendu en 1857 par la Cour suprême des États-Unis, dans lequel il est jugé que les hommes noirs ne sont pas des citoyens, et que le cinquième amendement protège les droits des propriétaires d’esclaves, puisque les esclaves sont considérés comme des biens. Le soutien à l’esclavage n’en demeurera pas moins profondément ancré et difficile à remettre en cause, constituant en effet l’institution fondatrice du capitalisme américain. En 1860, le coton produit dans les plantations esclavagistes représente près de 60 % des exportations des États-Unis.
C’est naturellement la population noire américaine qui enseignera au pays comment se montrer à la hauteur des idéaux fondateurs des États-Unis. Après des siècles de révoltes, environ 500 000 esclaves risqueront leur vie pour s’échapper des plantations du Sud, en direction du Nord, pendant la guerre de Sécession (1861-1865). On estime à 179 000 le nombre d’hommes noirs qui s’engageront dans l’armée de l’Union pour lutter en faveur de leur propre libération, dont environ 40 000 trouveront la mort sur les champs de bataille. Les femmes noires contribueront également à l’effort de guerre. L’abolitionniste afro-américaine Harriet Tubman, qui parviendra à fuir l’esclavagisme en 1849, mènera un bataillon entièrement composé de Noirs pour libérer plus de 700 esclaves en Caroline du Sud.
Même après la victoire de l’Union, les Afro-Américains n’obtiendront pas leurs droits fondamentaux avant un siècle. Le mouvement des droits civiques des années 1960, mené par Martin Luther King, Jr., Hosea Williams, Fannie Lou Hamer et bien d’autres, aboutira à l’adoption du Voting Rights Act de 1965 et du Fair Housing Act de 1968. Des inégalités structurelles considérables persisteront malheureusement.
L’idée selon laquelle certains auraient droit aux terres et au travail d’autrui a également sous-tendu l’impérialisme américain. La guerre d’agression menée par les États-Unis contre le Mexique entre 1846 et 1848 conduira ce dernier céder 55 % de son territoire, l’équivalent des actuels États américains de Californie, du Nevada, du Nouveau-Mexique et de l’Utah, ainsi que la majeure partie de l’Arizona et du Colorado. Ce projet expansionniste s’amplifiera jusqu’à employer la « diplomatie de la canonnière » en 1898, qui verra les États-Unis finir par s’emparer d’Hawaï, de Guam, des Samoa et de Porto Rico, ainsi que par occuper Cuba, les Philippines, la République dominicaine et Haïti.
La face cachée de la Pax Americana au XXe siècle réside dans le soutien des États-Unis à un certain nombre de caudillos militaires, souvent brutaux, au Brésil, en Argentine, au Chili, en Uruguay, au Paraguay et en Bolivie, ainsi que dans l’appui américain aux escadrons de la mort au Salvador et au Nicaragua, dans la lutte contre le communisme. En 1953, la CIA contribuera au renversement du Premier ministre iranien élu, Mohammad Mossadegh. Moins de dix ans plus tard, en 1961, l’agence sera impliquée dans l’assassinat du dirigeant congolais Patrice Lumumba, ce qui est considéré comme l’un des plus graves crimes commis durant la guerre froide.
Les États-Unis révèleront finalement au grand jour leur arrogance impérialiste après les attentats du 11 septembre 2001, en menant une guerre contre l’Afghanistan et l’Irak, qui fera environ 171 000 morts en Afghanistan et 500 000 en Irak, et qui coûtera au total entre 4 000 et 6 000 milliards $. Malgré les ressources astronomiques consacrées à ces guerres, la première puissance militaire au monde ne parviendra pas à atteindre ses objectifs en Irak, et cédera la place à des djihadistes afghans renversés 20 ans plus tôt.
Le président Donald Trump semble pour autant déterminé à anéantir le système d’aide internationale et les institutions multilatérales qui sous-tendaient hier le leadership mondial et le soft power des États-Unis, tandis que ses décisions malveillantes sur le plan intérieur plongent le pays dans une division sans précédent. Unique consolation, les mesures xénophobes de Trump sont vouées à l’échec : la population blanche non hispanique devrait passer de 199 millions en 2020 à 179 millions d’ici 2060 aux États-Unis.
L’ambitieuse devise des États-Unis, e pluribus unum (« De plusieurs, ne faire qu’un »), sera mise à l’épreuve. L’esprit qui l’anime constitue la seule lueur d’espoir pour réduire l’écart entre les nobles idéaux du pays et ses réalités les plus sombres.
Par Adekeye Adebajo


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