Alors que les tensions géopolitiques redessinent l’économie mondiale, l’Afrique est confrontée à un choix : elle peut se laisser emporter par les événements vers un avenir incertain, ou bien tirer parti des bouleversements actuels de l’ordre international pour se positionner en tant qu’acteur mondial plus influent.
Ces dernières années, l’Afrique a fait preuve d’une résilience remarquable, en maintenant sa croissance malgré les chocs extérieurs. Le Rapport sur le commerce africain 2026 estime que le PIB réel du continent a progressé plus rapidement que la moyenne mondiale en 2024–2025, passant de 3,4 % à 4,5 %. Mais les vents contraires s’accumulent. Les guerres tarifaires, les perturbations des chaînes d’approvisionnement, la volatilité des marchés et les changements d’alignements entravent les flux d’importations dont dépendent souvent des pays africains aux capacités manufacturières nationales limitées. Ces facteurs pèsent également sur les recettes fiscales issues des exportations, notamment en augmentant les coûts de transport.
Pour un continent qui s’est traditionnellement appuyé sur le commerce mondial pour alimenter son développement, on ne saurait exagérer la vulnérabilité à laquelle il est aujourd’hui exposé. Et pourtant, le commerce intra-africain a récemment progressé de 5,5 %, pour atteindre environ 213,8 milliards de dollars l’année dernière, soutenu par un approfondissement de la coopération régionale et des institutions plus solides. Pour assurer son avenir, l’Afrique doit s’appuyer sur ces progrès afin de créer un marché continental plus solide et plus intégré – et cela commence par la mise en œuvre de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECA).
Pour exploiter pleinement le potentiel de la ZLECA, les pays africains doivent finaliser et mettre en œuvre les concessions tarifaires pertinentes, parachever les accords en suspens relatifs aux règles d’origine et intégrer ces accords dans leurs systèmes douaniers nationaux. Ils devraient également identifier et supprimer systématiquement les barrières non tarifaires, simplifier les procédures douanières et frontalières, et améliorer les normes et les systèmes de certification afin de faciliter le commerce transfrontalier pour les entreprises. La coordination est également essentielle, tant entre les agences nationales – en particulier celles chargées du commerce, des douanes, des finances et de l’industrie – qu’avec les organismes économiques régionaux.
Dans le même temps, les pays africains doivent investir dans l’industrialisation et les capacités manufacturières, en mettant l’accent sur la valeur ajoutée et la diversification des exportations. Cela permettrait de renforcer la position de l’Afrique au sein des chaînes de valeur régionales et mondiales et de réduire sa vulnérabilité face aux chocs. L’Afrique dispose d’atouts considérables, sous la forme de ressources naturelles abondantes et d’un capital humain important. Elle doit désormais les exploiter pour développer des industries compétitives, créer des emplois de qualité pour sa population jeune et en forte croissance, et renforcer le pouvoir de négociation du continent sur la scène internationale.
Il est essentiel de remédier aux déficits persistants en matière de financement du commerce et d’infrastructures. Tant que les entreprises africaines ne pourront pas obtenir de financements suffisants, leur capacité à saisir les opportunités commerciales et d’investissement restera limitée. C’est pourquoi la Banque africaine d’import-export (Afreximbank), dont je suis l’économiste en chef, s’efforce de doubler son portefeuille de financement du commerce intra-africain pour le porter à 40 milliards de dollars cette année.
Il s’agit d’une première étape importante, mais qui est loin d’être suffisante. Une gestion macroéconomique coordonnée et des réformes financières en profondeur sont également essentielles pour bâtir le type d’économies dynamiques et résilientes capables d’attirer des financements. Les priorités de politique publique devraient inclure l’alignement des politiques d’infrastructure et industrielles autour des principaux corridors commerciaux, l’amélioration de la facilitation des échanges, la diversification des partenariats, ainsi que l’identification conjointe des vulnérabilités des chaînes d’approvisionnement et des sources alternatives d’intrants essentiels.
Les gouvernements africains devraient également collaborer avec le secteur privé pour identifier les goulets d’étranglement commerciaux et industriels et élaborer des solutions commercialement viables. Les institutions régionales, quant à elles, devraient contribuer à renforcer et à coordonner les réponses des pays face aux chocs externes.
Parallèlement, les gouvernements et les institutions africains doivent continuer à faire pression en faveur de réformes des agences de notation de crédit. Un dialogue sur les méthodologies, une meilleure collecte et mesure des données, ainsi qu’une plus grande transparence sont indispensables pour garantir que les notations reflètent plus fidèlement les fondamentaux, le potentiel et le risque de défaut des économies africaines. Les investisseurs mondiaux devraient également être associés à ces discussions, afin de favoriser une meilleure compréhension des marchés africains et des risques d’investissement.
Cet effort doit s’accompagner d’une réforme financière plus large. Le programme de l’Afrique en matière de commerce et d’industrialisation ne peut fonctionner que dans un système financier mondial tourné vers le progrès et l’innovation, adapté aux besoins et aux réalités du continent. Ensemble, ces réformes pourraient contribuer grandement à accroître les investissements à long terme et les flux de capitaux privés.
L’Afrique ne peut pas contrôler la géopolitique mondiale, et encore moins prévenir les chocs externes. Mais elle peut gérer son exposition. En mettant en place un marché continental intégré et en investissant dans une production à plus forte valeur ajoutée, l’Afrique peut se positionner non seulement pour résister à la volatilité future, mais aussi pour jouer un rôle plus important dans l’orientation du commerce mondial. Ce faisant, le continent serait en bonne voie pour réaliser son potentiel en tant que puissance économique mondiale et pôle compétitif en matière d’investissement, de production, d’innovation et d’industrie.
Par Yemi Kale


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