LAfrique se situe depuis trop longtemps du mauvais côté de la chaîne de linnovation. Des avancées sont réalisées et commercialisées ailleurs dans le monde, puis importées dans les pays africains ā des prix et selon des conditions sur lesquels ces États nont que trčs peu influence. Les coûts de cette approche sont apparus au grand jour durant la pandémie de COVID-19, lorsque lAfrique a peiné ā se procurer des vaccins développés et fabriqués ailleurs.
Dans le domaine de l’IA, de nombreux dirigeants politiques semblent s’attendre à ce que l’Afrique reproduise ce schéma : les États-Unis et la Chine développeront la technologie, l’Europe la réglementera, et l’Afrique finira par adopter ce qui deviendra abordable. Or, ce discours confond les capacités de l’IA avec les modèles de pointe, qui sont entraînés à l’aide d’immenses centres de données, lesquels consomment plusieurs centaines de mégawatts d’électricité et nécessitent des dizaines de milliards de dollars d’investissement. Les entrepreneurs, les chercheurs et les gouvernements africains qui bâtissent les fondations d’un écosystème d’IA local ne font pas cette confusion.
L’IA n’est pas un simple produit numérique de plus destiné à la consommation. Elle représente une capacité économique, susceptible d’être mise à profit pour accroître la productivité, créer de nouvelles industries et renforcer la résilience nationale. À l’instar de celle de l’électricité ou des télécommunications, la valeur de l’IA dépend moins de celui qui l’invente que de celui qui développe la capacité de la déployer le plus efficacement possible.
Les plus formidables opportunités pour l’Afrique résident dans ce que l’on pourrait appeler une IA sectorielle, c’est–à-dire dans des systèmes spécialisés, axés sur la résolution de problèmes concrets dans les domaines de l’agriculture, de la santé, de l’éducation, de la logistique, de la finance et de l’administration publique. Contrairement aux modèles de pointe, ces applications nécessitent une infrastructure informatique relativement modeste, mais génèrent des retombées économiques immédiates et potentiellement considérables.
À titre d’illustration, si dix millions de petites et moyennes entreprises africaines utilisaient des agents d’IA comme personnel administratif virtuel – pour traiter les demandes des clients, la comptabilité, la planification et la documentation courante – les gains de productivité pourraient potentiellement générer 5 000 $ supplémentaires par an et par entreprise. Cela représenterait environ 50 milliards $ d’activité économique supplémentaire à l’échelle du continent.
Des gains similaires peuvent être réalisés dans l’agriculture. Aujourd’hui, un seul conseiller agricole peut être amené à accompagner jusqu’à 2 000 agriculteurs. Grâce à des services de conseil basés sur l’IA, combinant imagerie satellite, modèles météorologiques prédictifs et détection des maladies via un smartphone, ce chiffre pourrait être multiplié par cinq, sans accroissement des effectifs. De même, la possibilité de diagnostics assistés par l’IA pourrait étendre l’action des professionnels de santé, tandis que des solutions d’enseignement faisant intervenir l’IA pourraient permettre un accès beaucoup plus large à l’éducation.
En remédiant à la pénurie de professionnels qualifiés, qui freine les économies africaines depuis des décennies, ces applications pourraient générer largement plus de 100 milliards $ de production annuelle supplémentaire. Par ailleurs, aucune d’entre elles ne nécessite d’IA de pointe. Au contraire, ces applications recourent en grande partie à des technologies développées avant l’explosion récente de l’IA générative. Les systèmes de vision par ordinateur permettent d’identifier les maladies des cultures à partir de photos prises avec un smartphone. Les modèles prédictifs permettent d’anticiper les prix des denrées alimentaires, les précipitations et les épidémies. De petits modèles de langage peuvent aider les citoyens à remplir des formulaires administratifs ou à accéder aux soins de santé dans leur propre langue.
En développant des solutions d’IA, l’Afrique pourrait même faire de ses désavantages apparents des avantages concurrentiels. Une connectivité limitée, des ensembles de données fragmentés, des approvisionnements énergétiques restreints et des populations géographiquement dispersées favorisent en effet la création de systèmes efficaces et légers. Nous constatons l’ampleur de cette approche alternative dans les écosystèmes de cartographie numérique d’AKADEMIYA2063, qui exploitent des modèles d’apprentissage automatique légers pour prévoir les rendements agricoles dans 47 pays africains, sans nécessiter d’opérations d’envergure sur le terrain.
L’adoption de l’IA par les gouvernements viendrait amplifier ces avantages. En recourant à des logiciels développés en Afrique et alimentés par une IA sans code, les États pourraient créer plusieurs millions d’emplois pour la population jeune et croissante du continent africain. Les technologies basées sur l’IA pourraient également contribuer largement à renforcer la résilience face aux crises, qu’elles soient épidémiologiques, climatiques ou économiques. Durant la pandémie de COVID-19, des capacités d’IA même relativement modestes, telles que l’intégration de données de télécommunications, d’images satellites et de dossiers médicaux, auraient pu permettre de suivre les flambées épidémiques avec davantage de précision, de cibler les restrictions de manière plus distincte, ainsi que de réduire à la fois les perturbations économiques et les pertes humaines.
La concrétisation de ce potentiel nécessitera évidemment des investissements. Pour autant, ces investissements ne se mesureront pas en centaines de milliards de dollars comme aux États-Unis et en Chine, mais plutôt en dizaines de millions. Une infrastructure de GPU distribuée, alimentée par les abondantes ressources énergétiques inexploitées de l’Afrique, pourrait prendre en charge des applications pratiques d’IA, tout en établissant les bases de capacités plus sophistiquées à terme. Déployée de manière intelligente, cette infrastructure pourrait répondre à la fois à la demande africaine et aux besoins des marchés internationaux, tout en maintenant une plus grande partie de la création de valeur sur le continent.
L’Afrique dispose des ingrédients nécessaires à l’écosystème d’IA dont elle a tant besoin. Plusieurs entreprises telles qu’Udu Technologies (dont l’un d’entre nous est le cofondateur) et Cassava Technologies bâtissent aujourd’hui une infrastructure informatique pour le continent. UduTech a d’ores et déjà déployé une infrastructure GPU distribuée dans des villes telles que Le Cap et Lagos, via son « Africa GPU Hub », qui prend en charge des applications destinées aux banques, aux universités, aux entreprises de sécurité ainsi qu’aux partenaires de développement.
Avec le soutien de l’initiative « Timbuktoo » du Programme des Nations Unies pour le développement, cet effort s’étend désormais à d’autres pays. Plus largement, Timbuktoo soutient l’expansion des réseaux d’innovation, notamment en soutenant des start-ups ainsi que des associations à but non lucratif, telles qu’AfriLabs.
De leur côté, les gouvernements commencent à élaborer des stratégies nationales en matière d’IA. Grâce à des politiques cohérentes, à des investissements à long terme, ainsi qu’à des marchés publics stratégiques, l’Afrique pourrait de manière réaliste développer plusieurs dizaines d’acteurs de premier plan dans le domaine de l’IA, au service de millions de personnes, dans des secteurs s’étendant de l’agriculture jusqu’à la santé en passant par la finance et l’éducation, ce qui ferait du continent le pôle mondial de référence pour une IA utile, abordable et inclusive.
La révolution mondiale de l’IA est souvent présentée comme une course entre la Chine et les États-Unis, consistant à développer les modèles de pointe les plus ambitieux et les plus avancés. Or, le plus grand enjeu économique de l’ère de l’IA réside très probablement dans le déploiement d’une intelligence pratique, en particulier dans les économies jeunes, dynamiques et à forte croissance. Pour remporter ce pari, l’Afrique n’a pas besoin de ressources colossales, et encore moins d’une autorisation extérieure, mais simplement de la volonté d’investir dans ses propres capacités, de soutenir ses propres innovateurs, et d’adopter des applications qui répondent à ses propres priorités économiques.
Par Yemi Osinbajo et Alexander Tsado


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