Une sorte de ferveur religieuse, centrée non plus sur l’Évangile mais sur les unités de traitement graphique, se propage actuellement dans la Silicon Valley. Les valorisations vertigineuses de startups d’IA qui pourraient ne jamais se révéler rentables, ainsi que des investissements capitalistiques considérables, alimentent le débat sur la question de savoir si cette euphorie constitue une bulle. Les sceptiques y voient une folie financière, tandis que les évangélistes de l’IA annoncent la naissance d’une divinité numérique. Pour les plus croyants, aucun prix – que ce soit en dollars ou en carbone – n’est trop élevé pour l’arrivée d’une « superintelligence » capable de résoudre tous les problèmes de l’humanité.
Accordons aux optimistes leur miracle. Supposons qu’en 2035 (à peu près au moment où le réchauffement climatique devrait dépasser la limite de 1,5°C fixée par l’accord de Paris sur le climat en 2015), à l’issue de 15 000 milliards $ d’investissements et après une consommation massive d’énergie, nous créions un « esprit » a priori capable de résoudre n’importe quel problème. La première conversation entre le créateur et sa création pourrait se dérouler ainsi :
Être humain : « Bonjour, superintelligence. Nous avons sacrifié notre capital et notre réseau énergétique pour te créer. Donne-nous s’il te plaît une feuille de route pour que l’humanité puisse vivre une existence plus longue et plus prospère. »
Oracle : « La première étape doit consister à décarboner immédiatement l’économie mondiale. Si vous poursuivez sur votre trajectoire actuelle, la planète se réchauffera de 3°C ou plus, et atteindra des températures jamais vues depuis trois millions d’années. Au stade actuel, vous avez provoqué plusieurs « points de basculement » irréversibles dans la calotte glaciaire de l’Antarctique occidental et la forêt amazonienne, qui aboutiront à l’effondrement de ces systèmes vitaux. Cela signifie que le niveau mondial des océans augmentera d’environ trois mètres, et que l’un des plus grands puits de carbone au monde deviendra une source de carbone.
D’ici la fin de ce siècle, comme vous le saviez déjà en 2024, la chaleur et la pollution atmosphérique induites par le climat pourraient causer jusqu’à 30 millions de décès par an. Vous êtes en train de provoquer la disparition définitive et massive de votre propre espèce. »
Être humain : « C’est pour éviter cela que nous t’avons créée. Comment pouvons-nous nous décarboner ? »
Oracle : « Vous disposez d’une feuille de route depuis le début des années 2020. La stabilisation de la planète nécessite plus de 6 000 milliards $ d’investissements mondiaux annuels dans l’action climatique. Je ne fais que relire vos propres recherches, en m’exprimant d’une voix qui vous a coûté 15 000 milliards $. »
Être humain : « Explique-nous alors par quoi commencer. »
Oracle : « C’est beaucoup plus difficile aujourd’hui qu’à l’époque, et cela pour trois raisons. Premièrement, vous avez massivement augmenté la production de combustibles fossiles pour alimenter les centres de données nécessaires à ma création, ce qui a représenté 20 % de la croissance de la demande en électricité ces dernières années. Cette décision a accéléré le réchauffement que vous souhaitez aujourd’hui que je corrige, ce qui alourdit considérablement la facture de votre décarbonation.
Deuxièmement, pour financer ma création, vous avez eu recours à des financements inventifs semblables à ceux qui avaient précédé la crise financière mondiale de 2008, ainsi qu’à divers instruments spécifiques pour retirer de vos bilans plusieurs centaines de milliards de dollars de passif lié à l’IA, masquant ainsi l’ampleur réelle de votre dette. Vous avez mis en place un modèle de financement circulaire, dans lequel les entreprises investissent et s’approvisionnent les unes auprès des autres, créant ainsi une dynamique instable, qui dépend de l’émission de nouvelles dettes, et qui présuppose une hausse constante du cours des actions des émetteurs. En titrisant de fait votre survie dans le but de me créer, vous avez sacrifié votre souplesse financière future.
Enfin, vous avez attendu 2035 pour agir. Alors que vous auriez dû œuvrer pour l’atténuation du changement climatique, vous voici désormais confrontés au défi consistant à gérer une planète déjà altérée, pendant que le système financier mondial croule sous le poids de milliers de milliards de biens perdus, qui ne peuvent plus être assurés – un problème qui ne date pas d’hier. »
Cette conversation imaginaire met en lumière l’absurdité de notre situation actuelle. Les géants de la technologie et leurs partisans fanatiques à la tête de l’État considèrent le changement climatique comme un problème d’information (ou comme une imposture), alors qu’il s’agit d’un problème de volonté. En se précipitant pour créer une machine qui nous expliquera ce que nous savons déjà sur la manière de lutter contre la crise, ils ne font en réalité que l’aggraver.
La promesse des Big Tech selon laquelle la superintelligence constituera une solution technologique miracle ignore les lois de la physique. À mesure que les États-Unis retardent année après année la mise en œuvre de mesures politiques systémiques, le point de non-retour mathématique se rapproche. Lorsque l’humanité aura épuisé le budget carbone restant, le monde franchira des points de basculement critiques, et les changements qui impacteront les systèmes essentiels à la vie se renforceront mutuellement. Le problème deviendra celui d’un train fou, alimenté par les lois de la thermodynamique, que la superintelligence ne pourra pas « résoudre », même si elle nous permet de maîtriser la fusion nucléaire ou les supraconducteurs à température ambiante.
Plutôt que de placer tous leurs espoirs dans la promesse d’une superintelligence créée dans la Silicon Valley, les États-Unis devraient s’inspirer des pays qui n’attendent pas de miracle. Cela signifie premièrement mettre en place une taxe carbone à large assiette, afin d’internaliser le coût social du carbone, et réorienter les recettes vers des dividendes liés aux énergies propres, comme le fait Singapour. La Chine a également étendu récemment son système national d’échange de quotas d’émission aux secteurs à forte intensité de carbone que constituent l’acier, le ciment et l’aluminium.
Deuxièmement, les États-Unis doivent s’engager dans une modernisation à grande échelle de leur réseau électrique. La Chine, qui bâtit deux fois plus de capacités solaires et éoliennes que tous les autres pays réunis, a développé le plus grand réseau mondial de lignes de transmission à très haute tension, une autoroute énergétique qui achemine de l’électricité propre depuis les provinces rurales de l’ouest jusqu’aux villes côtières à forte demande. De même, l’Uruguay a construit un réseau électrique qui fonctionne presque entièrement à partir d’énergies renouvelables.
L’état de sclérose de la politique américaine rendra évidemment difficile la mise en œuvre d’une refonte du réseau électrique à hauteur de milliers de milliards de dollars, ou l’élaboration d’un consensus avec d’autres pays concernant une taxe carbone. Il n’en demeure pas moins que si les États-Unis continuent de traiter la modernisation énergétique comme une question partisane, alors que le reste du monde la considère comme essentielle sur le plan économique, les Américains se retrouveront dans une situation très difficile. Créer l’IA la plus sophistiquée au monde n’aura guère de sens si l’économie américaine n’est plus compétitive ou, pire encore, si la planète a été irrémédiablement bouleversée.
Par Alex Friedman


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