La runion de la Mobilisation progressiste mondiale qui vient de sachever Barcelone a rassembl des dirigeants politiques, des dcideurs et des militants du monde entier, unis par une proccupation commune : la dmocratie est menace. Le Premier ministre espagnol Pedro Snchez la dcrite comme un effort collectif pour faire face la monte mondiale de lautoritarisme, tandis que le prsident brsilien Luiz Incio Lula da Silvaa appel reconstruire le multilatralisme et replacer la justice sociale au centre de lagenda mondial .
Au-delà de ces déclarations, le rassemblement a mis en évidence un consensus émergent selon lequel la défense de la démocratie libérale nécessite de repenser ses fondements économiques. Comme l’a fait remarquer Lula, la démocratie ne peut survivre que si elle améliore le niveau de vie des populations.
Ce sentiment repose sur la reconnaissance du fait que notre système économique actuel — fondé sur le libre marché, une intervention gouvernementale limitée et la primauté du choix individuel — n’a pas réussi à assurer une prospérité partagée ni à soutenir la gouvernance démocratique. De plus en plus, sa survie dépend de la coercition et de pratiques autoritaires. Un discours pro-démocratique qui cherche à préserver le statu quo risque donc d’aggraver la crise.
Le modèle économique dominant a érodé l’emploi stable, affaibli la protection des travailleurs et privatisé des services publics essentiels, laissant de larges segments de la société exposés et vulnérables. Pour beaucoup, cela s’est traduit par des emplois précaires, une hausse du coût de la vie et des perspectives d’avenir réduites. Il en a résulté non seulement des difficultés économiques, mais aussi un profond sentiment d’abandon et de ressentiment.
Ce mécontentement économique a eu des conséquences politiques de grande envergure. Lorsque la démocratie libérale ne parvient pas à assurer le bien-être matériel, les protections sociales et un sentiment d’équité, les forces antidémocratiques, en particulier celles de l’extrême droite, canalisent la frustration et la colère populaires vers les migrants, les minorités et des ennemis imaginaires. Dans le même temps, les mouvements autoritaires se présentent comme les vecteurs de programmes économiques qui ne reposent plus sur le consentement des travailleurs, mais sur la coercition.
Au cœur de ce modèle défaillant se trouve le puissant mythe selon lequel les marchés sont des arbitres neutres du mérite, récompensant les individus en fonction de leurs efforts et de leur talent. L’inégalité n’est pas considérée comme un problème, mais comme un moteur d’efficacité et d’innovation. Pourtant, à mesure que les disparités de revenus et de richesse s’accentuent et que les opportunités se réduisent, ce discours commence à s’effriter, les gens remettant de plus en plus en question la manière dont les récompenses économiques sont réparties et perdant confiance dans l’équité des règles du jeu.
Pour défendre la démocratie, nous devons aller au-delà du traitement des symptômes et nous attaquer aux causes profondes de la crise actuelle. Au cours de sa présidence du G20, l’Afrique du Sud a franchi une étape importante dans cette direction en convoquant le Comité extraordinaire d’experts indépendants sur les inégalités mondiales, présidé par l’économiste et lauréat du prix Nobel Joseph Stiglitz. Considérant les inégalités comme un risque systémique tant pour la stabilité économique que pour la démocratie, le Comité a proposé la création d’un organisme international permanent chargé de soutenir une action mondiale coordonnée.
S'inspirant d'institutions telles que le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat, un tel organisme pourrait rassembler des données factuelles, suivre les tendances mondiales et orienter les débats politiques. Il pourrait également servir de plateforme de coordination entre les gouvernements, les organisations internationales et la société civile, complétée par des groupes nationaux sur les inégalités chargés de traduire les perspectives mondiales en stratégies spécifiques à chaque pays. Ces efforts devraient inclure des évaluations systématiques de l’impact distributif des politiques publiques, un suivi étroit de la dynamique du marché du travail — en particulier celle liée aux changements technologiques — et la publication régulière de rapports, permettant ainsi aux décideurs politiques de traduire ces analyses en une action collective et durable.
La mise en œuvre de ce programme nécessite un changement structurel vers des marchés du travail équitables et inclusifs. Des salaires minimums élevés, un emploi stable et la négociation collective ne sont pas de simples instruments politiques ; ce sont des institutions démocratiques qui garantissent la sécurité et l’autonomie individuelles. Plus largement, la reconstruction de la démocratie passe par le rétablissement du rôle de l’État dans la fourniture de biens publics essentiels tels que l’éducation, les soins de santé et le logement. Ces investissements peuvent être financés par une réforme fiscale, qui reste l’un des outils les plus puissants pour réduire les inégalités de revenus et de richesse et, en fin de compte, pour déterminer comment les gains économiques sont répartis.
La transition vers une économie juste exige un nouveau modèle de développement qui aligne le progrès économique sur l’inclusion sociale et les priorités environnementales. Depuis trop longtemps, l’idée de planification économique est écartée comme étant dépassée. Le développement est néanmoins un projet politique délibéré, et non le résultat inévitable de marchés qui fonctionnent bien. L’investissement public et la politique industrielle sont essentiels pour façonner des économies durables et orienter les ressources vers des objectifs collectifs plutôt que vers des intérêts privés étroits.
En proposant une alternative claire et convaincante aux priorités politiques dominantes, la Mobilisation progressiste mondiale offre une occasion unique d’aller au-delà de la rhétorique et de promouvoir un modèle économique qui réduit les inégalités, protège la planète, renforce les institutions publiques et rétablit les fondements matériels de la vie démocratique. La réponse à la résurgence actuelle de l’autoritarisme ne consiste pas à rafistoler un système défaillant, mais à adopter une vision progressiste audacieuse et fédératrice.
La démocratie ne peut survivre sur la seule base de procédures. Elle a besoin d’un fondement d’égalité, de sécurité et de prospérité partagée. Sinon, nous nous retrouverons là où nous en sommes aujourd’hui.
Par Pedro Rossi


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