Fin avril, un tribunal chinois a jugé quune entreprise dIA ne pouvait légalement licencier un salarié au seul motif que son poste avait été automatisé. Peu aprčs, les autorités de régulation chinoises auraient suspendu la délivrance de nouvelles licences de véhicules autonomes dans tout le pays, en réaction ā une panne massive de robotaxis ā Wuhan, ville oų les chauffeurs de taxi demandaient depuis longtemps aux autorités de ralentir le déploiement de cette technologie. Pendant tout ce temps, les médias dÉtat chinois ont critiqué les entreprises qui envisagent des licenciements liés ā lIA, faisant valoir quelles ont le devoir de protéger leurs salariés.
Pris ensemble, ces épisodes donnent à penser que la Chine commence à freiner son propre déploiement de l’IA. Mais pourquoi un État doté d’une telle capacité de coercition et d’une forte volonté de dominer la frontière technologique choisirait-il la retenue ? Après tout, la Chine semblait disposer d’un avantage structurel dans la course à l’IA. Un État autoritaire peut être une machine à déployer, qui passe outre la résistance des travailleurs, réprime les manifestations et maintient les rouages en mouvement, tandis que les démocraties libérales sont des machines à délibérer, tenues de composer avec les élections, les syndicats, le droit de réunion et d’autres contraintes institutionnelles.
La Chine présente toutefois une faiblesse fondamentale : elle ne dispose pas d’un solide filet de sécurité sociale. Certes, les dépenses sociales élevées de l’Occident – allocations chômage, santé publique, dispositifs de reconversion – sont généralement présentées comme un frein à l’innovation, puisqu’elles supposent d’imposer les hauts revenus et de transférer de la richesse des secteurs productifs vers les secteurs dépendants. Mais l’histoire montre que l’assurance sociale peut accélérer le déploiement des technologies nouvelles. Lorsqu’un État peut promettre de façon crédible que la perte d’un emploi ne signifiera pas la misère, les travailleurs et leurs représentants sont plus enclins à accepter le changement technologique.
Bien sûr, nombre de pays ont choisi la répression, ouvrant la voie aux machines par la force. La Grande-Bretagne a lancé l’armée contre les luddites en 1812 et fait de la destruction de machines un crime capital. Les industrialisations de la Corée du Sud et de Taïwan ont reposé en partie sur l’écrasement des syndicats indépendants. Mais la répression se maintient plus aisément lorsqu’elle s’accompagne d’une promesse crédible de progrès. La Corée du Sud et Taïwan ont pu réprimer le monde du travail parce que les technologies apportaient aussi des emplois industriels, l’urbanisation et une hausse du niveau de vie. On demandait aux travailleurs de supporter des salaires bas aujourd’hui en échange d’une vie plus riche demain.
En Chine, le déplacement de main-d’œuvre provoqué par l’IA n’autorise pas un tel compromis. Il gagne les bureaux, les services et les plateformes, menaçant les jeunes travailleurs diplômés autant que les ouvriers, et il survient au moment même où la promesse chinoise de perspectives toujours plus larges devient plus difficile à tenir. La croissance chinoise ralentit, l’accès à la propriété est bloqué pour beaucoup de jeunes, et les inquiétudes du marché du travail se lisent dans des taux d’épargne de précaution élevés et dans la nostalgie des années fastes.
Les autorités chinoises semblent conscientes du problème. Mais même si elles comprennent que le déplacement de main-d’œuvre provoqué par la technologie doit être géré politiquement, l’absence d’un solide amortisseur institutionnel limite leurs options. Les dépenses sociales publiques ne représentent qu’environ 10 % du PIB, moins de la moitié de la moyenne de l’OCDE. Des centaines de millions de migrants intérieurs restent désavantagés par le système du hukou, et une large part des dépenses de santé reste à la charge directe des ménages chinois.
Comme l’a montré l’économiste Barry Naughton, la Chine a bâti une grande partie du cadre d’un système de protection sociale universel, mais les flux de transferts restent modestes, bridés par la fracture entre villes et campagnes et par le vieillissement démographique. Son assurance chômage a été conçue pour des pertes d’emploi conjoncturelles, non structurelles, et seule une part relativement faible des sans-emploi perçoit des prestations.
La Chine a déjà payé le prix d’échecs de déploiement technologique. Pendant des siècles, les corporations d’artisans ont résisté à la mécanisation pour protéger leurs membres, retardant de deux siècles l’industrialisation du pays. Le risque est aujourd’hui comparable : la nécessité politique à court terme d’éviter les bouleversements pourrait priver la société chinoise des bénéfices à long terme de la technologie la plus récente.
À l’inverse, la Grande-Bretagne a pu soutenir la mécanisation pendant la révolution industrielle en partie parce qu’elle disposait d’un système d’aide sociale sans équivalent en Europe. En vertu de l’ancienne loi sur les pauvres (Old Poor Law), les paroisses étaient, à partir de 1601, légalement tenues de secourir les pauvres valides. La plupart versaient donc des allocations en espèces aux personnes sans emploi ou à faibles revenus, prenaient en charge les loyers, fournissaient le pain et le combustible et payaient les soins médicaux.
Ces mesures ont porté leurs fruits. De récents travaux des économistes Avner Greif et Murat Iyigun montrent que les comtés anglais, où l’aide aux pauvres par habitant était la plus élevée, ont connu moins d’émeutes à mesure que l’économie s’industrialisait. La loi sur les pauvres avait bien des défauts, mais ses effets politiques étaient clairs : elle a servi d’amortisseur, contribuant à maintenir les usines en activité. Loin d’entraver le déploiement technologique, l’État-providence peut en être un complément indispensable. L’Occident risque pourtant de dilapider son avantage. Aux États-Unis, l’assurance chômage atteint une part de plus en plus réduite des chômeurs au moment même où l’IA commence à peser sur le marché du travail.
Bien sûr, certaines formes de protection sociale génèrent leurs propres difficultés. De nombreuses régions d’Europe risquent de retarder le déploiement de l’IA parce que les textes en vigueur protègent des emplois précis, au lieu d’assurer les travailleurs pendant les transitions. Lorsqu’un comité d’entreprise allemand a exigé que son employeur interdise à son personnel d’utiliser ChatGPT, le tribunal du travail de Hambourg a rejeté la requête, mais l’entreprise a tout de même dû plaider. Une telle incertitude rend l’expérimentation coûteuse. Lorsque SAP a réorganisé ses activités autour de l’IA en 2024, supprimant environ 8 000 postes, l’entreprise a dû provisionner 2,2 milliards d’euros (2,5 milliards de dollars) pour des départs volontaires et des préretraites – soit, selon une estimation, plus de trois ans de salaire par salarié concerné en Europe.
Le modèle danois de flexicurité est celui qui approche le mieux le juste équilibre : des protections de l’emploi plus faibles y sont compensées par des allocations chômage généreuses et des politiques actives du marché du travail intensives, comprenant reconversion et retour à l’emploi. Les entreprises peuvent déployer l’IA sans risque, sachant que les travailleurs sont assurés et que l’économie politique d’ensemble tiendra.
La course entre les États-Unis et la Chine ne porte pas seulement sur les puces, la puissance de calcul et les paramètres des modèles, mais aussi sur la capacité institutionnelle. La Chine doit désormais bâtir l’État-providence qu’elle a longtemps évité de construire – et ce, dans un contexte de croissance ralentie et de démographie qui se dégrade. L’Amérique et l’Europe partent d’une meilleure position, mais il leur reste beaucoup à faire pour moderniser leurs États-providence et supprimer les points de blocage avant que le déplacement de main-d’œuvre ne devienne politiquement incontrôlable.
La répression est ce à quoi les États recourent quand il ne leur reste rien d’autre. La révolution de l’IA ne sera pas gagnée par le pays le plus disposé à écarter de force les travailleurs, mais par celui qui les met assez à l’abri pour laisser entrer les machines.
Par Carl Benedikt Frey


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