Les afflux massifs de capitaux vers les centres de données, sur fond de frénésie d'investissements dans les infrastructures d'IA, ont suscité une forte contestation aux États-Unis de la part d'opposants locaux, entraînant l'annulation de projets représentant au moins 85 milliards de dollars au cours des trois derničres années. En juillet, l'État de New York est devenu le premier ā instaurer un moratoire sur les nouveaux centres de données, tandis que d'autres États et le gouvernement fédéral envisagent des propositions similaires. Les inquiétudes concernant les coûts économiques et environnementaux de ces installations, aussi légitimes soient-elles, ne constituent pourtant qu'une partie du tableau. Une question demeure : les États-Unis n'ont-ils pas plus ā perdre ā ne pas en construire davantage ?
Comme l'a récemment résumé Josh Zoffer, ancien responsable du Conseil économique national (National Economic Council) sous la présidence de Joe Biden et aujourd'hui investisseur dans le secteur de l'IA, les centres de données constituent un « test crucial de la détermination industrielle américaine ». Ils mettent en lumière une vérité dérangeante : bâtir des capacités stratégiques pour demain exige le plus souvent des sacrifices aujourd'hui. Ne pas reconnaître cette réalité a conduit les décideurs américains à gâcher des déploiements comparables par le passé. Deux exemples s'imposent.
Dans les années 1970, un choc pétrolier mondial a contraint les États-Unis à admettre que leur dépendance énergétique constituait une source de vulnérabilité stratégique. Dans un discours de 1977, le président Jimmy Carter avertissait les Américains que la construction d'une base énergétique nationale sûre et diversifiée imposerait à l'économie américaine une phase de « coûts plus élevés » et de « plus grandes contraintes ». La volonté de Carter de regarder la réalité en face, plutôt que de l'édulcorer, n'a pourtant pas produit l'effet escompté.
Comme le soutient l'économiste Jeffrey Currie, les successeurs de Carter en ont tiré une leçon différente. Ils ont évité de reconnaître la rareté et, face aux chocs d'offre, ont plutôt cherché à faire baisser les prix par le discours et à puiser dans les réserves stratégiques. Pour autant, ils n'ont pas construit une véritable sécurité énergétique : ils ont gagné du temps, tout en repoussant les investissements nécessaires.
Les tensions actuelles autour du détroit d'Ormuz rappellent la nécessité de la transition énergétique que Carter appelait de ses vœux. Les immenses réserves de gaz de schiste exploitées depuis lors ont beau rendre les États-Unis moins dépendants sur le plan énergétique qu'à l'époque de Carter, ils restent exposés aux chocs pétroliers, comme le montre la hausse des prix de l'essence.
À l'inverse, la Chine s'emploie depuis des décennies à électrifier son économie, ce que Currie qualifie d'« achat d'optionnalité ». La flexibilité qui en résulte – un électron, écrit-il, « peut provenir du charbon, du gaz, du soleil, du vent ou de l'uranium » – a contribué à protéger la Chine de la crise énergétique actuelle.
Les États-Unis ont également manqué l'occasion d'éviter une dépendance à l'égard de la Chine pour les terres rares. Dans la seconde moitié du XXᵉ siècle, la mine de Mountain Pass, en Californie, constituait un nœud clé des capacités nationales américaines de production et de traitement des terres rares, garantissant une chaîne d'approvisionnement stable et autonome. En 1999-2000, toutefois, l'activité a été drastiquement réduite, en raison de préoccupations environnementales, de changements réglementaires et de la concurrence de producteurs chinois à moindre coût, sur lesquels l'industrie américaine s'appuyait pour plus de 90 % de ses besoins en terres rares, selon l'institut d'études géologiques des États-Unis (US Geological Survey).
Ces deux exemples soulignent une faiblesse majeure de la prise de décision américaine. Les marchés sont efficaces pour chiffrer le coût de l'action, mais très inefficaces pour chiffrer le coût de l'inaction. Résultat : ils sont défaillants lorsque les rendements comportent une dimension sociale, comme dans le cas des investissements à l'échelle de l'économie dans des approvisionnements sûrs en énergie et en terres rares.
Pour aider les économies à orienter, coordonner et garantir des investissements à portée transversale, Mariana Mazzucato et Dani Rodrik ont plaidé pour des partenariats public-privé dans leur article « Industrial policy with conditionalities: a taxonomy and sample cases », paru dans Industrial and Corporate Change. Ils précisent que les conditionnalités sont essentielles à la réussite : l'État doit créer des incitations afin d'orienter les décisions des entreprises privées vers des résultats qu'elles ne rechercheraient pas autrement.
Un tel accord public-privé pourrait être conçu autour d'un principe : l'État accorde aux entreprises privées un ou plusieurs avantages – prêts, incitations fiscales, accélération des autorisations – en échange de deux types de conditionnalités, la directionnalité et le partage du risque et du rendement. La directionnalité consisterait à exiger des hyperscalers de l'IA – les géants du cloud – qu'ils répondent aux préoccupations locales en internalisant les coûts environnementaux et sociaux : partage de données techniques, engagements de gestion de l'eau, co-investissement dans le renforcement des réseaux électriques. Le partage du risque et du rendement impliquerait que, lorsque la puissance publique prend en charge une partie du risque, elle bénéficie aussi d'une partie des gains. Cela pourrait se faire, par exemple, par un partage des superprofits, des instruments de type quasi-fonds propres ou un accès à de la puissance de calcul.
Par rapport au passé récent, les décideurs sont déjà mieux placés pour mesurer l'importance stratégique des centres de données. Le régime économique mondial a changé, ce qui met en évidence la valeur de ce type d'infrastructure. Après la Seconde Guerre mondiale, le monde était tourné vers une reconstruction commune. L'intégration était l'objectif, et la mondialisation le moyen. Aujourd'hui, la géoéconomie domine un paysage plus fragmenté. Le pouvoir repose désormais sur la capacité à contrôler des nœuds stratégiques.
Cela signifie que les décideurs sont déjà plus enclins à envisager les investissements stratégiques dans une perspective transversale. De ce point de vue, la pertinence stratégique des centres de données est moins incertaine que ne le paraissaient autrefois l'optionnalité énergétique ou le traitement des terres rares. Le PDG de Nvidia, Jensen Huang, a décrit l'IA comme un gâteau à cinq couches : les centres de données se situent dans la couche « infrastructure », ce qui souligne leur importance pour l'ensemble de l'économie.
Bien sûr, la difficulté d'orienter l'investissement vers des secteurs stratégiques ne se limite pas aux États-Unis. Dans son rapport de 2024 sur la compétitivité européenne, l'ancien président de la Banque centrale européenne, Mario Draghi, a reconnu que l'innovation de rupture, les capacités industrielles de défense et les réseaux électriques transfrontaliers constituent des biens publics « qui feront l'objet d'une offre insuffisante à défaut d'action commune ».
La construction de centres de données doit devenir un enjeu bipartisan. La réussite des partenariats public-privé dépendra de leur conception. Trop de conditions, et l'innovation risque d'être étouffée ; trop peu, et les acteurs privés emporteront tout le gâteau.
Par Vittorio Quaglione


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