Avant mme que le prsident amricain Donald Trump ne bouleverse le systme commercial mondial en brandissant les droits de douane comme une arme pour forcer les autres dirigeants se plier sa volont, lOrganisation mondiale du commerce (OMC) peinait dj rester pertinente et efficace. Face lintensification de la concurrence entre les grandes puissances et aux profondes divergences sur les rgles et les priorits commerciales, les 166 pays membres de lOMC se sont retrouvs paralyss par un engagement rigide en faveur dune prise de dcision par consensus (ce qui, dans la pratique, signifie lunanimit).
Le très médiatisé cycle de négociations commerciales multilatérales de Doha, lancé par l’OMC en 2001, n’a jamais abouti à un accord, malgré plus d’une décennie de travaux. De même, la plupart des négociations multilatérales ont marqué le pas ces dernières années (à l’exception notable de l’accord de 2022 sur les subventions à la pêche). En conséquence, des enjeux mondiaux majeurs tels que la sécurité alimentaire, les subventions agricoles, les inégalités, l’impact du commerce sur les travailleurs, la coopération en matière de santé publique et le changement climatique n’ont pas été traités.
Le système commercial international est cependant trop important pour être abandonné. Avec d’autres experts de premier plan du monde entier, nous avons proposé une voie pour repenser le commerce à l’ère moderne. Même à une époque où le multilatéralisme est soumis à des pressions croissantes, il existe des opportunités de réforme constructive.
Dans un premier temps, les ministres du commerce participant cette semaine à la 14e Conférence ministérielle de l’OMC à Yaoundé, au Cameroun, devraient réaffirmer l’engagement du système commercial en faveur d’une orientation globale vers le développement durable, comme le prescrit le document fondateur de l’OMC, l’Accord de Marrakech de 1994.
Cette orientation reflète le rôle du commerce en tant que moteur de la prospérité mondiale tout au long de l’après-guerre. Alors que le commerce international est passé d’environ 60 milliards de dollars en 1950 à 35 000 milliards de dollars aujourd’hui, le PIB moyen par habitant dans le monde est passé d’environ 4 600 dollars à plus de 21 000 dollars, en dollars constants. Ces bénéfices de la croissance n’ont toutefois pas profité à tout le monde.
Une OMC revitalisée pourrait changer la donne. L’élaboration de règles commerciales davantage centrées sur les personnes et axées sur la durabilité peut contribuer à créer des emplois et à réduire la pauvreté en soutenant l’intégration mondiale des économies émergentes. De plus, des processus et des priorités actualisés peuvent accélérer la diffusion de nouvelles innovations pour faire face à des menaces communes telles que les pandémies, et contribuer à garantir que les avantages de l’IA et de l’économie numérique émergente soient largement partagés.
Trump n’a pas tort de critiquer le fonctionnement actuel du système commercial. Le type de coopération mondiale que ce système était censé faciliter est plus nécessaire que jamais : le changement climatique, la perte de biodiversité, l’épuisement des ressources et les bouleversements technologiques sont des défis transnationaux qu’aucun pays ne peut relever seul. Au lieu d’abandonner complètement le système, nous devons profiter de la « rupture » en cours dans l’ordre mondial, comme l’a récemment formulé le Premier ministre canadien Mark Carney, pour repenser la structure du système.
Pour relancer ce processus, les ministres réunis à Yaoundé doivent non seulement réaffirmer les principes fondamentaux de l’OMC, mais aussi élaborer un programme de réforme. Tout aussi important, ils doivent commencer à rétablir la confiance entre les membres de l’OMC. Cela ne sera pas facile dans un environnement politique fracturé. C’est essentiel pour créer un système commercial qui apporte davantage à davantage de personnes – et à la planète.
La bonne nouvelle, c’est que les ministres ne partiront pas de zéro. Malgré les bouleversements de l’année écoulée, le système commercial mondial a fait preuve de résilience. En 2025, plus de 70 % du commerce mondial s’est déroulé selon les règles de l’OMC. Le Secrétariat de l’OMC et ses organisations partenaires – la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement et le Centre du commerce international – continuent de jouer un rôle essentiel en soutenant l’harmonisation technique et le renforcement des capacités qui rendent le commerce international possible.
De plus, des efforts ambitieux d’intégration régionale et des accords commerciaux bilatéraux prennent de l’ampleur à travers le monde, notamment la Zone de libre-échange continentale africaine, le Partenariat économique régional global entre 15 pays de la région Asie-Pacifique, et l’accord de libre-échange historique récemment signé par l’Union européenne et le bloc latino-américain du Mercosur. Plus remarquable encore est l’Accord de 2024 sur le changement climatique, le commerce et la durabilité conclu entre le Costa Rica, l’Islande, la Nouvelle-Zélande et la Suisse, qui sert de modèle pour un système commercial plaçant le développement durable au cœur de ses préoccupations.
Si les membres de l’OMC s’accordent sur la nécessité d’une réforme, leurs avis divergent quant à la forme qu’elle devrait prendre. Il faudra certainement des années pour parvenir à un consensus âprement négocié. C’est une raison de plus pour que la 14e Conférence ministérielle lance le processus dès maintenant en affirmant que l’objectif premier du commerce est de favoriser l’épanouissement humain sur une planète saine, et que toute réforme doit viser à aligner le système commercial mondial sur ces objectifs.
Les négociateurs de l’OMC basés à Genève, souvent contraints par les règles existantes, les pratiques passées et les anciennes divisions, ont besoin d’un signal politique pour débloquer les progrès. La 14e Conférence ministérielle est l’occasion de le leur fournir. L’OMC – et le reste du monde – a désespérément besoin de voir que la plupart des pays restent attachés au multilatéralisme.
Par Daniel Esty et Mari Elka Pangestu


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