Dans les relations internationales, il arrive quune action gouvernementale manifestement illgale soit moralement justifiable. Bien que les exemples historiques dans lesquels la lgitimit lemporte sur la lgalit soient rares, ils existent bel et bien. La question de savoir si la guerre conjointe mene par les tats-Unis et Isral contre lIran correspond un cas de ce type mrite davantage dattention quelle nen suscite jusqu prsent.
Incontestablement, le déclenchement de cette guerre par le président américain Donald Trump et le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou s’inscrit en violation flagrante du droit international, même si bon nombre de leurs alliés se montrent disposés à passer outre cet aspect. Que ce soit sur le plan des armes nucléaires, de missiles conventionnels ou du terrorisme d’État, l’Iran ne représentait pour Israël ou pour les États-Unis pas une menace imminente ou d’une ampleur suffisante pour justifier, sans l’approbation du Conseil de sécurité des Nations Unies, une action militaire préventive au titre de la légitime défense. Ce n’est pas à cause de la puissance de l’Iran que les États-Unis et Israël ont agi, mais au contraire en raison de sa relative faiblesse.
Cette intervention constitue seulement la plus récente d’une série d’actions menées par les plus puissants pays du monde – invasion russe en Ukraine, militarisation de la mer de Chine méridionale par le régime de Pékin, capture du président vénézuélien Nicolas Maduro par les États-Unis – qui méprisent le droit international. L’effondrement de ce qu’il reste de l’ordre fondé sur des règles est une mauvaise nouvelle pour le reste du monde, et nécessite une riposte concertée de la part des puissances moyennes crédibles, comme l’a exprimé intelligemment le Premier ministre canadien Mark Carney dans son discours historique prononcé à Davos au mois de janvier.
Pouvons-nous toutefois affirmer, quelles que soient les règles de droit, que les crimes effroyables perpétrés par les dirigeants théocratiques iraniens justifient leur décapitation militaire ? La liste des accusations à l’encontre du régime de Téhéran est longue et funeste, à l’intérieur comme à l’extérieur de l’Iran, avec en point culminant le massacre de dizaines de milliers de manifestants pacifiques en début d’année – une atrocité comparable en intensité à la barbarie survenue au Rwanda et dans les Balkans au cours des années 1990, ou plus récemment au Myanmar et au Soudan.
Les expressions de joie observées dans les rues iraniennes et parmi les communautés de la diaspora à l’annonce de la mort du guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei, en disent long. Nous assistons à une guerre qui, à tout le moins dans ses phases initiales, est davantage applaudie que redoutée par une partie importante – voire majoritaire – de la population iranienne.
Ce n’est pas la première fois que cette question se pose. Le cas le plus présent dans les esprits quant à cette opposition entre légalité et légitimité réside sans doute dans l’intervention militaire de l’OTAN – sans autorisation du Conseil de sécurité des Nations unies – destinée à empêcher l’extermination des Albanais du Kosovo en 1999. La plupart des États avaient considéré cette campagne aérienne comme moralement voire légalement défendable, entièrement motivée par un souci sincère de protection des civils, proportionnée et efficace dans son exécution, et générant plus de bien que de mal.
Pour que la guerre menée contre l’Iran puisse être défendue sur des fondements moraux, alors les conditions qui avaient convaincu les sceptiques dans le cas du Kosovo doivent être à nouveau remplies. Or, ce n’est pas ce qu’indiquent les éléments de preuve en l’occurrence. Quant aux motivations, seuls les observateurs les plus crédules pourraient croire que Trump et Netanyahou sont ici animés par une passion pour les droits de l’homme et la démocratie.
Netanyahou n’a d’autre préoccupation que d’éliminer l’Iran en tant que menace – réelle, exagérée ou imaginaire – pour la sécurité de son pays. Compte tenu de ses antécédents en ce qui concerne les droits des Palestiniens, il est difficile de croire que son souhait affirmé de « créer les conditions permettant au courageux peuple iranien de se libérer du joug de la tyrannie » repose sur de réels principes plutôt que sur la realpolitik. Du côté de Trump, plusieurs motivations sont possibles : se délecter de la puissance militaire américaine, occuper le devant de la scène, détourner l’attention du scandale Epstein, générer des retombées économiques, ou un peu de tout cela. Ce n’est en revanche certainement pas la morale qui anime le président américain dans ce conflit.
De mauvaises motivations n’excluent pas nécessairement de bons résultats. Les États-Unis et Israël vont toutefois devoir démontrer ici que leur agression produira en fin de compte plus de bien que de mal, ce qui ne sera pas facile. Aucun des deux pays ne suit de stratégie précise pour aboutir à une fin de conflit nettement favorable à la sécurité régionale et mondiale, sans parler des droits de l’homme et de la démocratie en Iran.
Le changement de régime au moyen de la seule puissance aérienne apparaît peu probable, comme l’illustre l’intervention de l’OTAN en Libye en 2011. Les troupes au sol n’ont guère fait mieux en Afghanistan et en Irak. La décapitation d’un régime peut aboutir à l’arrivée au pouvoir d’un successeur plus docile face aux acteurs extérieurs, mais tout aussi autoritaire, comme c’est le cas aujourd’hui au Venezuela.
Bien qu’une colère immense règne parmi la population iranienne, aucun leadership organisationnel efficace n’a pour l’heure émergé. À moins que les chefs militaires iraniens ne désertent en masse, ou que des fissures n’apparaissent dans le Corps des gardiens de la révolution islamique et parmi les autres forces de l’immense et violent appareil sécuritaire du pays, les Iraniens qui se mobilisent dans la rue risquent un sort terrible. La lutte jusqu’à la dernière goutte de sang du peuple iranien ne constitue pas une option morale. Il semble malheureusement que ce soit la seule actuellement proposée par les États-Unis.
Un autre obstacle existe sur la voie de l’acceptation de cette guerre comme illégale mais légitime. Dans le cas du Kosovo, cette acceptation avait été favorisée par le fait que les contrevenants à la Charte des Nations Unies ne considéraient pas comme méprisable la règle enfreinte, mais expliquaient davantage – de manière crédible – agir pour des raisons exceptionnelles et défendables.
La menace pour le droit international ne réside pas dans sa violation occasionnelle – qui peut survenir dans tous les systèmes juridiques, parfois pour des raisons acceptables – mais dans son piétinement systématique. Or, c’est précisément de cette manière que Trump et Netanyahou le traitent depuis qu’ils exercent le pouvoir. Comme l’a déclaré le président américain dans le New York Times au mois de janvier, « je n’ai pas besoin du droit international », la seule contrainte sur son pouvoir étant sa « propre moralité », son « propre esprit ».
Cette guerre choisie ne remplit pas les conditions pour être considérée comme moralement légitime, et d’après ce que nous observons jusqu’à présent, Trump et Netanyahou auront fort à faire pour défendre une telle cause.
Par Gareth Evans


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