Les pourparlers qui viennent de s'achever entre les reprsentants des tats-Unis, de la Russie et de l'Ukraine aux mirats arabes unis pour mettre fin la guerre mene par la Russie en Ukraine se sont termins, sans surprise, pratiquement l o ils avaient commenc. Mais ces derniers efforts pourraient clairer la faon dont les tats-Unis envisagent la place de la Russie dans le systme international, en particulier ce quoi pourraient ressembler les relations bilatrales aprs la guerre. Comme une grande partie de la politique trangre du prsident amricain Donald Trump, cette vision semble tre dfinie par des considrations commerciales.
La volonté de Trump de mettre de côté les droits de l'homme ou le respect de l'État de droit dans sa quête d'accords commerciaux, du Pakistan aux États du Golfe, peut sembler relever de la realpolitik, mais l'approche transactionnelle de Trump ne doit pas être confondue avec le réalisme. Alors qu'une politique étrangère réaliste tient compte des contraintes, des dynamiques de pouvoir et des intérêts à long terme, une approche transactionnelle réduit la politique internationale à un patchwork de négociations étroites. Et tandis que le réalisme préconise de tirer le meilleur parti des normes, des alliances et des institutions, le transactionnalisme conseille de les contourner, voire de les détruire.
À une époque où l'ordre d'après-guerre semble s'effriter, cette conception traditionnelle du réalisme peut sembler idéaliste, et l'engagement transactionnel plus pragmatique. Libéré de la responsabilité de construire des institutions ou de maintenir des alliances, et sans être contraint par des principes, un dirigeant transactionnel, selon cette logique, peut obtenir des résultats même dans des circonstances difficiles. Mais les résultats à long terme risquent d'être loin d'être souhaitables.
C'est presque certainement le cas en ce qui concerne l'approche émergente des États-Unis à l'égard de la Russie. L'administration Trump semble considérer la fin des hostilités actives en Ukraine moins comme un objectif final que comme une occasion de commencer à reconfigurer les relations économiques et géopolitiques avec le Kremlin. Le retrait progressif des sanctions, des restrictions technologiques et des barrières commerciales permettra alors aux États-Unis de continuer à façonner les résultats comme ils le souhaitent.
Toutefois, ces changements seront appliqués de manière sélective, les acteurs étant contraints de négocier des accords individuellement. Ce qui était conçu comme des instruments de dissuasion générale – des mécanismes visant à ramener une entité rebelle dans un système fondé sur des règles – sera utilisé pour façonner des incitations au sein des structures élitistes. Cette approche « pay-to-play », dépourvue d'ambition institutionnelle, peut difficilement être considérée comme une stratégie économique et a peu de chances de fonctionner.
Comme les considérations commerciales sont toujours primordiales pour Trump, il part du principe qu'il en va de même pour des dirigeants tels que le président russe Vladimir Poutine, et donc que les accords politiques ont plus de chances de durer s'ils s'inscrivent dans des arrangements commerciaux qui augmentent le coût des revirements ou des violations. Cela explique également la conviction de l'administration selon laquelle une normalisation partielle des relations entre les États-Unis et la Russie affaiblirait automatiquement les relations de la Russie avec la Chine.
Selon cette stratégie « inverse à celle de Nixon », peu importe qu'un réalignement idéologique ne soit pas à l'ordre du jour ; le simple fait de ramener la Russie dans certaines infrastructures liées à l'Occident – compensation financière, normes technologiques, chaînes d'approvisionnement – suffira à affaiblir l'alignement de la Russie avec la Chine. Dans cette optique, le pouvoir réside moins dans les alliances que dans le contrôle de l'architecture de la connectivité. L'élite russe doit donc être intégrée dans les cadres économiques et commerciaux occidentaux par le biais d'un grand nombre d'accords étroits et redondants.
Il est loin d'être certain que ces hypothèses se vérifient en Russie. Près de quatre ans de guerre, de sanctions sévères et de redistribution des actifs ont encore consolidé un régime déjà très personnalisé. La personnalisation augmente le coût interne des compromis et réduit la marge de manœuvre pour conclure des accords durables. Ce qui semble attrayant sur le plan comptable pourrait être politiquement intenable au Kremlin, qui doit composer avec une population qui a subi environ un million de victimes dans la guerre en Ukraine.
Même si des accords sont conclus, l'idée qu'ils puissent soutenir un système stable et prospère est farfelue. En privilégiant les personnalités plutôt que les processus, l'influence plutôt que la légitimité et la rapidité plutôt que la durabilité, l'élaboration de politiques transactionnelles érode la prévisibilité et crée un espace propice aux violations des règles. Ce n'est pas une bonne nouvelle pour les États-Unis : c'est en agissant comme un garant fiable des règles communes que l'Amérique a pu assurer et conserver la position de leader mondial qui lui a apporté tant d'avantages au cours des dernières décennies. Mais c'est une nouvelle encore pire pour l'Europe.
L'intégration progressive de l'Ukraine est un projet géopolitique central pour l'Union européenne. Un accord entre les États-Unis et la Russie dans lequel l'Ukraine n'est guère plus qu'une monnaie d'échange risque de vider ce projet de sa substance avant même qu'il ne soit consolidé. Comment l'UE peut-elle ancrer l'Ukraine dans son ordre institutionnel si l'avenir de ce pays doit refléter un accord transactionnel négocié par des puissances extérieures ?
L'Europe tente de s'adapter à ce nouveau monde plus chaotique par la diversification et la « réduction des risques ». Les récents accords commerciaux conclus avec Inde et Mercosur (Argentine, Brésil, Paraguay et Uruguay) reflètent cette approche. Mais si ces partenariats sont stratégiquement nécessaires, ils ont un coût politique. La résistance sociale à des accords commerciaux tels que celui celui conclu avec le Mercosur met en évidence les limites d'une mondialisation « étroite » qui promet la résilience tout en générant de l'inquiétude au niveau national.
Plus important encore, la diversification n'élimine pas la dépendance. Les États-Unis restent le plus grand marché de l'UE, absorbant un cinquième des exportations de l'UE. De plus, l'Europe dépend toujours des capacités américaines en matière de défense, du renseignement et de la finance, la technologie Internet, le cloud computing, l'IA et les semi-conducteurs avancés. Les efforts visant à rompre ces dépendances en adoptant des des alternatives européennes ou en formant des coalitions de puissances moyennes ne portera pas ses fruits de sitôt.
Tout le monde n'est pas perdant dans cette nouvelle ère de politique internationale transactionnelle. Alors que Trump cherche des excuses pour déclarer des victoires rapides, la Chine joue la carte du long terme, renforçant les normes technologiques sinocentriques, verrouillant les chaînes d'approvisionnement, développant ses infrastructures financières et numériques et renforçant ses capacités militaires et innovantes. Elle sera ainsi bien placée pour tirer parti de la destruction de l'ordre mondial dirigé par les États-Unis.
Dans un monde caractérisé par des rapports de force asymétriques et de profondes interdépendances, la seule voie vers la stabilité réside dans des règles contraignantes, des institutions crédibles et des alliances durables. Le rejet par Trump de cette vérité fondamentale – qui se reflète dans les relations de son administration avec la Russie – laisse présager une ère d'instabilité dont la Chine sortira clairement gagnante.
By Ana Palacio


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