Un rčglement de comptes vient de se jouer dans les rues de New Delhi et dautres grandes villes indiennes. Des dizaines de milliers de jeunes Indiens se sont soulevés contre un systčme éducatif qui les laisse pour compte, obtenant finalement la démission du ministre de lÉducation, Dharmendra Pradhan une victoire symbolique majeure. Mais le message de ces manifestations est plus profond encore : le pacte socio-économique entre la jeunesse indienne et ses dirigeants politiques sest effondré.
Chaque année, des millions d’Indiens âgés de 17 et 18 ans passent des mois à perdre le sommeil à cause de leurs examens de fin de lycée, avant de régurgiter les mêmes connaissances lors d’une série d’examens d’entrée à l’université. Pour une autre partie importante des élèves, les examens de fin d’études secondaires n’ont aucune importance ; leur vie tourne autour des concours d’entrée en ingénierie, en médecine et en droit, pour lesquels ils ont passé près de cinq ans à se préparer. En cas d’échec, les élèves issus de milieux aisés peuvent s’accorder une année sabbatique et s’inscrire dans des centres de préparation pour se préparer à retenter leur chance.
Le processus est déjà suffisamment éprouvant en temps normal. Cette année, plus de deux millions d’étudiants ont passé le très sélectif « National Eligibility cum Entrance Test » (NEET), afin d’être admis en faculté de médecine, pour découvrir neuf jours plus tard que les résultats avaient été annulés, en raison d’allégations de fuite, et qu’ils devaient repasser l’examen. 1,8 million d’autres ont passé l’examen annuel du Conseil central de l’enseignement secondaire, pour constater ensuite des divergences de notation qui semblaient résulter d’un nouveau système de correction numérique.
La réaction du gouvernement indien face au calvaire des étudiants concernés — qui s’est traduit par un stress extrême, un épuisement, voire des suicides— a oscillé entre l’indifférence, le mépris et l’hostilité. Lorsque des jeunes ont défilé jusqu’au Parlement pour faire entendre leur voix, ils se sont heurtés à la violence. Mais la fureur qui régnait dans les rues était difficile à apaiser. Il ne s’agissait pas d’une réaction à un événement ponctuel, mais de l’explosion d’une frustration de longue date.
Depuis des décennies, des promotions successives d’étudiants — y compris la mienne, il y a une vingtaine d’années — se sont résignées à l’idée que le système éducatif indien est davantage conçu comme un mécanisme de tri que comme un moyen de développer le capital humain. Mais même cette description semble désormais trop généreuse. Les étudiants sont contraints de se soumettre à une série d’examens aux enjeux considérables, pour finalement constater que la transition vers le monde du travail est complètement rompue.
Des études récentes indiquent qu’entre 2011 et 2023, le nombre de diplômés de l’enseignement supérieur âgés de 20 à 29 ans en Inde a presque doublé, passant d’environ 32 millions à 63 millions. Or, environ 40 % des diplômés de moins de 25 ans sont au chômage, et environ 20 % de ceux âgés de 25 à 29 ans restent sans emploi. Chez les jeunes hommes, seuls environ 4 % des bacheliers et 6,7 % des diplômés de l’enseignement supérieur parviennent à décrocher un emploi salarié permanent dans l’année qui suit leur inscription au chômage.
D’autres analyses sectorielles suggèrent que seuls 8 % des diplômés universitaires occupent des postes correspondant à leurs qualifications, tandis que plus de la moitié exercent des fonctions peu qualifiées ne nécessitant pas de diplôme. Les progrès de l’IA menaçant de faire disparaître le premier échelon de l’échelle professionnelle, la situation devrait s’aggraver.
Cela ne fera qu’exacerber la crise grandissante de la santé mentale chez les jeunes en Inde, à laquelle les décideurs politiques n’ont jusqu’à présent pas su apporter de réponse significative. Entre 2014 et 2024, les suicides d’étudiants ont augmenté de près de 80 %, avec près de 124 000 étudiants qui se sont donné la mort au cours de cette décennie. Plus généralement, le suicide en Inde représente désormais près d’un décès sur six chez les personnes âgées de 15 à 29 ans, dépassant les décès dus aux accidents de la route et aux maladies infectieuses. Dans le cadre d’une vaste enquête menée auprès d’étudiants universitaires dans neuf États, plus de 12 % des personnes interrogées ont déclaré avoir envisagé de se suicider au cours de l’année écoulée. Entre un quart et un tiers des personnes interrogées ont fait état d’un niveau d’anxiété et de dépression modéré à sévère.
Ces résultats constituent une mise en cause d’un système éducatif qui a privilégié une conception étroite de la réussite au détriment de la sécurité psychologique. Le Premier ministre indien Narendra Modi a lui-même décrit avec justesse le système des examens dans son livre *Exam Warriors*. Son intention était apparemment de motiver les étudiants à se battre pour remporter la « victoire ». Mais contre quoi ? Une guerre, par définition, nécessite un ennemi. Dans ce paradigme, la curiosité même de l’étudiant doit être systématiquement vaincue.
De manière plus insidieuse, ce système sert de terrain d’entraînement à une culture plus large de la soumission. L’aversion au risque et la peur de l’échec sont si aiguës en Inde qu’elles entravent l’esprit d’entreprise. Alors même que des ministres de haut rang reprochent aux fondateurs de start-ups indiennes de se concentrer sur les services aux consommateurs plutôt que sur des innovations plus profondes dans des domaines tels que les semi-conducteurs, ils président à un système éducatif qui récompense l’apprentissage par cœur plutôt que la pensée critique et l’expérimentation.
Dans *The Disengaged Teen*, Jenny Anderson et Rebecca Winthrop décrivent quatre modes distincts d’engagement des élèves : le « brillant », le « passager », le « rebelle » et l’« explorateur ». Depuis des générations, le système indien a principalement produit des « passagers », qui faisaient le strict minimum pour assurer leur survie, et des « brillants », dont la quête de la perfection était alimentée par une peur paralysante de l’échec. Ceux qui ne parvenaient pas à s’en sortir devenaient des « réfractaires », mais comme le paradigme était si rigide, ils tournaient généralement leur résistance vers l’intérieur — une attitude qui les laissait profondément isolés et vulnérables aux crises de santé mentale.
En imposant et en récompensant la conformité, ce système produit des élites qui ont peu de patience pour les remises en question du statu quo, et encore moins pour l’opposition à celui-ci. Lorsque les étudiants descendent dans la rue pour réclamer des changements, les Indiens instruits ont tendance à leur dire qu’ils devraient rentrer chez eux et étudier.
Mais les jeunes d’aujourd’hui se sont battus malgré tout, affirmant clairement que l’échec est celui de l’État, et non le leur, et exigeant une responsabilité démocratique. Ce faisant, ils ont opéré un profond changement psychologique et ont manifesté précisément les traits de caractère qui définissent les « explorateurs » : détermination, esprit critique et refus d’accepter un statu quo défaillant.
By Rohan Sandhu


JDF TV
L'actualité en vidéo