PARIS – Pour entrevoir ce à quoi pourrait ressembler notre avenir façonné par l’IA, il suffit d’observer ce qui se produit actuellement dans l’industrie musicale. C’est par la musique qu’est né le marché des produits et des services non rares. C’est dans ce domaine que la rémunération des œuvres de l’esprit a pour la première fois été imaginée. J.S. Bach organisait des concerts dans des cafés pour subvenir aux besoins de sa famille nombreuse. Puis, à partir de la révolution industrielle, avec la production de masse et la division extrême du travail qui en a résulté, des machés beaucoup plus vastes sont devenus disponibles.
L’économie numérique est allée encore plus loin. Les musiciens, qui dépendaient autrefois des seigneurs qui leur passaient commande, puis des consommateurs bourgeois qui achetaient des billets pour assister à leurs concerts, et enfin des maisons de disques qui leur versaient des droits d’auteur, sont aujourd’hui rémunérés par des services de streaming et autres plateformes en ligne.
L’IA vient bouleverser cette industrie. Les outils d’IA générative sont aujourd’hui capables de produire de la musique sans compositeurs humains, en se basant sur l’immense catalogue des œuvres existantes pour se perfectionner. Le groupe virtuel The Velvet Sundown a ainsi dépassé le million de streams sur Spotify en seulement quelques semaines, tandis que « Heart on My Sleeve », posté sur TikTok par un utilisateur anonyme qui avait « utilisé l’IA pour créer une chanson réunissant Drake et The Weeknd », accumule plusieurs mollions de vues.
Il existe également aujourd’hui des DJ artificiels, capables d’animer une fête à la manière d’un être humain, diffusant discours et playlists. Des bandes originales de film générées par l’IA sont par ailleurs à disposition, ainsi que des voix off qui imitent le timbre et l’intonation d’artistes. Dans chacun de ces cas, quasiment n’importe qui peut désormais produire à bas coût de la musique et du contenu audio à destination d’une multitude d’applications.
Cette évolution est vertigineuse. La Confédération internationale des sociétés d’auteurs et compositeurs (CISAC) s'attend à ce que le marché de la musique et des contenus audiovisuels créés par l’IA générative grimpe en flèche, pour passer d’environ 3 milliards € aujourd’hui à 64 milliards € d’ici 2028, et à ce que la musique créée par l’IA générative représente potentiellement environ 20 % des revenus des plateformes de streaming. La CISAC considère par ailleurs que les revenus des créateurs sont menacés ; dans le secteur musical, le total de leurs revenus pourrait chuter de près de 24 % d’ici 2028.
Pour protéger les œuvres soumises au droit d’auteur, les dirigeants politiques de certaines juridictions commencent à prendre des mesures législatives. La loi européenne sur l’IA impose à ceux qui publient et distribuent du contenu généré par l’IA de faire preuve de transparence quant à ses sources. Plusieurs projets européens explorent également des solutions basées sur le watermarking et la blockchain, afin que puisse être identifié le matériel source, et que puissent être versées automatiquement des micro-redevances. Ces protections se révéleront toutefois probablement vaines. Les artistes de demain devront être rémunérés autrement. L’arrivée d’un nouveau type d’économie nécessite une refonte intégrale.
Toute personne disposant d’un ordinateur ou d’un téléphone portable peut en effet aujourd’hui créer, arranger, mixer, masteriser et produire un clip musical, ou adapter ses propres œuvres pour des jeux vidéo, des publicités interactives, des campagnes de marketing et d’autres finalités. Il est par conséquent possible que l’IA générative permette à certains artistes de renoncer aux accords avec les maisons de disques et autres intermédiaires traditionnels. Ce faisant, ils pourraient tenter de maintenir un dialogue personnalisé avec leurs fans, à qui ils pourraient proposer des expériences sur mesure.
Pressentant les changements à venir, les plateformes de distribution de musique tentent de prendre de l’avance en s’alliant avec les maisons de disques traditionnelles, elles-mêmes en grand danger d’extinction. Spotify a par exemple conclu un accord avec trois grandes maisons de disques, qui s’engagent à utiliser l’IA aux côtés et au service des artistes humains, leur garantissant ainsi transparence, consentement, rémunération et protection contre les voix clonées. Ces acteurs historiques ne pourront malheureusement pas tenir leur promesse, car les mécanismes de rémunération prévus dans ces accords se révéleront largement illusoires : trop réduits et sans contrôle réel.
Par conséquent, si les artistes n’y prennent garde, le bouleversement provoqué par l’IA s’apparentera à un changement de maître : après le seigneur féodal, le bourgeois et la maison de disques toute-puissante, ce sera l’algorithme qui triomphera. Les protections du droit d’auteur s’évaporeront, et les musiciens deviendront de simples employés de l’algorithme, voire ses esclaves. Le seul moyen d’échapper à ce destin consiste pour les artistes à devenir les entrepreneurs de leurs propres créations, en exploitant eux-mêmes le formidable potentiel de l’IA, ainsi qu’en capitalisant sur le caractère irremplaçable, d’ores et déjà évident et durable, de la prestation musicale physique dans une salle de concert.
De leur côté, les consommateurs, qui risquent de devenir les sujets passifs du contrôle algorithmique, pourraient s’affirmer, en devenant co-compositeurs, en déterminant la forme à donner aux œuvres qu’ils écoutent (choix du style musical, des instruments et des chanteurs), ainsi qu’en privilégiant, à l’instar de l’artiste, l’échange réel, direct, vivant et incomparable de la prestation scénique.
La seule véritable liberté, en musique comme dans d’autres domaines, réside dans la création et le contrôle du fruit de celle-ci. L’IA pourrait amplifier cette liberté, à condition que nous agissions dès aujourd’hui en plaçant l’accent sur le développement de la créativité à l’école et ailleurs. Malheureusement, en l’état actuel des choses, l’IA semble prendre le chemin précisément inverse.
Par Jacques Attali


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