Election locales : l’administration publique en stand-by

Alors que les campagnes pour les élections municipales et régionales battent leur plein, dans de nombreux services publics, les patrons ont déserté les lieux. Une situation qui n’est pas sans désagrément pour les usagers. L’administration, habituellement lente, l’est encore davantage et cela au grand dam des usagers en quête de certains actes administratifs. Entre colère, incompréhension et patience, les usagers ne savent plus à quel saint se vouer.

Depuis maintenant une semaine, c’est le pays tout entier qui vibre au rythme des municipales et des régionales. Affiches « bling-bling » par-ci, meetings tonitruants par-là et… rendez-vous décalés. Si l’ambiance parait électrique en ville, ce n’est pas tout à fait le cas dans l’administration publique qui vit une tout autre atmosphère. Et cette situation devrait perdurer jusqu’au vendredi 12 octobre, veille des élections. Une sorte de congé qui ne dit pas son nom. Le cabinet du ministère de la Fonction publique au Plateau est presque vide. Ceux qui restent, se préparent à prendre un petit congé. « Je pars dès demain et cela pour une semaine », nous confie un membre du cabinet qui nous reçoit. À la direction des concours, les portes sont fermées. C’est pratiquement la même ambiance qui prévaut au ministère de l’Education nationale, de l’Enseignement technique et de la Formation professionnelle. Les couloirs du cabinet situé à la Tour D, 28ème étage, sont déserts. Même le vigile commis à l’accueil semble prendre du bon temps : il n’est pas à son poste. Selon les informations que nous avons reçues, la plupart des membres du cabinet sont également sur le terrain pour soutenir leurs candidats aux municipales ou aux régionales. Les bureaux des chargés d’étude, des conseillers techniques, du service de communication sont hermétiquement fermés. « La ministre Kandia Camara (par ailleurs secrétaire général du RDR) n’est pas candidate, mais elle est allée soutenir les candidats du Rassemblement des houphouétistes pour la démocratie et la paix (RHDP) dans plusieurs villes. Certains membres du cabinet soutiennent d’autres candidats du parti ailleurs ou sont sur des listes de conseillers municipaux », fait savoir une source au ministère. Même décors au ministère des Ressources animales et halieutiques, situé à la Caisse de stabilisation (Caistab). Beaucoup sont dans le Gontougo et l’Indénié-Djuablin, (EST) bien avant le début de la campagne.  Au ministère des Sports et Loisirs, c’est tout le cabinet qui s’est mobilisé pour son ministre, candidat aux élections municipales dans la commune d’Attécoubé. « Le ministre ne s’est pas déplacé avec le cabinet en entier, mais seulement les personnes qui l’ont accompagné au ministère », rectifie son directeur de campagne, Salif Coulibaly, qui ajoute : « C’est la solidarité sur le terrain, parce que c’est la même famille ».

 

Des ministères désertés  C’est notamment le cas à l’Office national du drainage et de l’assainissement (ONAD). « Le directeur général n’est pas en campagne, mais solidarité oblige. Chacun a décidé de soutenir un candidat du parti au pouvoir. Alors nous sommes tous sur le terrain », explique un proche d’Amara Sanogo, directeur général de l’ONAD. À l’Ecole normale supérieure (ENS), on a pris les devants bien avant les autres. Après le départ du directeur général,  le professeur Valy Sidibé, pour sa campagne électorale dans sa région (Nord-ouest), les agents techniques et administratifs ont bénéficié d’un congé de deux semaines. « Officiellement, ils sont en congé normal, officieusement c’est à cause de la campagne qu’ils ont été priés de rentrer chez eux », fait savoir un travailleur de la prestigieuse école. L’université Félix Houphouët-Boigny est également touchée. Ici, plusieurs enseignants sont allés soutenir leurs candidats. D’autres sont à Didiévi pour apporter leur soutien au candidat aux municipales, Dr Brice Kouassi, directeur général des concours. Fortement soutenu par le corps enseignant ce dernier a également été membre de la Coordination nationale des enseignants et chercheurs de Côte d’Ivoire (CNEC).  Quelques enseignants sont aussi mobilisés dans l’ouest de la Côte d’Ivoire, où notamment, le ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche scientifique et de la Formation professionnelle, Mabri Toikeusse, bat campagne. Des permissions ? Ils n’en ont pas besoin. Du moins, selon le Dr Johnson Kouassi, secrétaire national de la CNEC, section Cocody. « Celui qui veut aller soutenir un candidat, s’en va, comme s’il allait à la maison », explique l’enseignant qui affirme ne pas être pour l’instant concerné par ces vagues d’absences. « Nous comprenons tout à fait que dans cette période, certains décident de laisser leurs postes pour aller soutenir d’autres », ajoute Dr Johnson Kouassi.

 

Les enseignants en campagne Malheureusement, tout ceci n’est pas sans conséquence sur les usagers. « Le lancement des campagnes électorales a toujours constitué une préoccupation majeure pour les usagers de services publics que nous sommes. Une fois les campagnes ouvertes, la plupart des services se retrouvent paralysés. Pourquoi ? Parce que les responsables des services publics, signataires des documents, sont candidats. Et ils s’en vont avec leurs collaborateurs les plus proches. Les actes administratifs ne sont plus signés et tout est bloqué. Il faut assurer une certaine continuité », explique Marius Comoé, président de la Fédération des associations de consommateurs actifs de Côte d'Ivoire (FACA-CI). Ce dernier, tout en dénonçant cette situation, estime qu’à défaut de rendre le tablier quand on occupe un poste à un niveau élevé de l’administration, il faut savoir déléguer ses prérogatives à d’autres personnes, surtout quand on aspire à diriger une commune ».  Il n’est pas le seul à se plaindre de cette situation. « J’ai un ami qui doit quitter le pays pour raison médicale. Son autorisation doit être signée par son directeur régional, avant d’être validée par sa direction des ressources humaines. Problème : il est en campagne en ce moment. Et puisque le dossier ne peut être signé par personne d’autre, cet ami en question est bloqué », explique Théodore Gnagna Zady, le président de la Plateforme nationale des professionnels du secteur public. Pour le fonctionnaire, cette situation de vide administratif est toutefois normale. « Nous sommes dans un pays où tous ceux qui sont en campagne ont une autorisation. Il y va de la vie d’une nation. Ce que nous demandons par contre, en tant qu’usagers, c’est de déléguer les pouvoirs. Si un responsable d’administration sait qu’il va s’absenter pour longtemps, il faut qu’il fasse en sorte que quelqu’un le supplée, vu que l’administration est une continuité », ajoute Théodore Gnagna Zady. Pour lui, l’usager n’a pas à souffrir de cette période de campagne aussi courte soit-elle. Apollinaire Tapé Djédjé, président de la Confédération des syndicats des fonctionnaires de Côte d'Ivoire (COSYFOCI) abonde dans le même sens. « Aujourd’hui, plusieurs services sont paralysés. Quand le patron et ses collaborateurs ne sont pas là, la secrétaire ne sert plus à rien. Alors, elle aussi prend congé. Et le plus souvent tout ce qui concerne la signature de documents administratifs est bloqué. Cela entraîne évidement des retards dans le fonctionnement de l’administration », mentionne-t-il, en insistant également sur la délégation de pouvoir qui n’est pas encore une réalité. Si cette vacance administrative est parfois préjudiciable, elle est aussi nécessaire, explique Salif Coulibaly, directeur de campagne de l’un des candidats, pour qui « il n’y a que deux semaines de campagne. Et il faut savoir faire avec ». En attendant les usagers rongent leur frein et la fin des plaintes et complaintes n’est pas pour demain.

 

Raphaël Tanoh

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