Importations : Le marché ivoirien, une poubelle à ciel ouvert

Les consommateurs ne savent pas en général d’où provient ce qu’ils consomment.

Que consommons-nous ? D’où provient ce que nous consommons ? Comment cela arrive-t-il sur le marché ? Autant de questions que se posent les consommateurs ivoiriens. Les plus avertis, qui malheureusement sont les moins nombreux, arrivent à choisir ce qu’ils consomment. Sinon, les achats se font sans grandes précautions dès lors que le produit est sur le marché. Prévue, sauf changement d’agenda, pour le 16 avril, la mise en route du programme de Vérification de la conformité (VOC) pour les marchandises embarquées à destination de la Côte d’Ivoire devrait pouvoir répondre aux questions que nous nous posons. Ce programme, déjà en vigueur chez certains de nos voisins, analyse les produits en tenant compte de la sécurité, de la qualité, de l’environnement, de la morale, de la justice, etc.

Apparu il y a maintenant une quinzaine d’années dans les pays industrialisés, particulièrement européens, à l’occasion de la crise de la vache folle, le principe de la Vérification de la conformité (VOC) veut que les autorités de chaque pays adoptent « le principe de précaution » avant d’autoriser la commercialisation d’un produit pouvant présenter des risques. De même, il entraîne des prises de décisions très rapides pour organiser le retrait du marché d’un produit suspect. Il s’agit en effet de se donner les moyens de la protection du consommateur contre les risques sanitaires, en particulier pour les produits agroalimentaires, qui constituent le premier potentiel d’exportation des pays en développement. Après la date d’expiration du Programme de vérification à l’importation (PVI), en 2013, le gouvernement a adopté en septembre 2017 un décret portant approbation des conventions de concession du service public de vérification de la conformité des produits embarqués à destination de la République de Côte d’Ivoire. Ces différentes conventions, signées entre l’État et quatre grands organismes mondiaux de conformité et de certification, INTERTEK International Limited,  la Société Générale de Surveillance SA (SGS), le Bureau Veritas Inspection Valuation Assessment and Control - BIVAC BV et COTECNA Inspection SA, confient aux organismes prestataires la vérification avant embarquement de la conformité des importations aux normes applicables en Côte d’Ivoire. Ainsi, elles devraient permettre de préserver le marché national de la contrebande transfrontalière, d’assurer une meilleure traçabilité des produits étrangers mis sur le marché ivoirien, d’assurer la mise à la consommation de produits de meilleure qualité et de sécuriser la production industrielle nationale. La vérification de la conformité ne se limite pas à une liste restreinte de produits dits sensibles et s’analyse en tenant compte de la sécurité vis-à-vis du produit sur le plan de la qualité, de l’environnement, de la morale (grossièreté d’un jouet), de la justice (lutte contre la contrefaçon, fiabilité du produit) et de l’intégrité (protection de l’être humain). Parallèlement, ce service s'attache à faire comprendre aux importateurs et aux exportateurs la nécessité de se conformer aux normes et l'intérêt qu'ils y trouveront. Pour les livraisons ponctuelles ou les premières livraisons, les importateurs doivent suivre un processus d'expédition basique sur la base de documents apportant la preuve de la conformité aux normes requises, sinon les marchandises pourront être testées dans un laboratoire agréé. Les marchandises sont soumises à un contrôle physique pour vérifier que les documents correspondent bien aux produits et qu'aucune anomalie n'est constatée. Les expéditions régulières peuvent être traitées par enregistrement ou sous licence.

Consommateurs sans défense Depuis la fin du Programme de Vérification à l’importation, en 2013, il n’existait aucun contrôle qualitatif des marchandises entrant sur le territoire ivoirien. En 2017, les services de la direction du commerce intérieur ont détruit et incinéré plus de 300 tonnes de produits contrefaits, prohibés ou périmés. Depuis, il ne se passe pas un mois sans que les services des douanes n’annoncent la saisine de produits prohibés ou de contrebande. « Des produits refusés aux frontières de certains pays voisins se sont retrouvés sur les marchés ivoiriens. Cela est inacceptable », nous explique une source proche de ce dossier. Une inquiétude partagée par le Directeur général extérieur, Kaladji Fadiga, selon lequel « il est à noter que la situation actuelle est alarmante, en ce sens que nombreux sont les pays africains et voisins, tels que le Ghana, la Guinée, le Niger, le Bénin et le Nigeria, qui ont entamé ce programme, rendant notre situation sanitaire et sécuritaire encore plus précaire, du fait du fort potentiel de détournement des marchandises refoulées dans ces pays sur notre marché ». Poursuivant, il révèle que de nombreuses alertes sur des produits impropres à la consommation ont été lancées concernant les importations de ciment, d’équipements électriques, de barres chocolatées et du riz. « Nous ne pouvons faire face à la menace à cause du manque de dispositifs de contrôle », reconnait-il.

Les craintes des nationaux Que ce soit au niveau de la filière du sucre, de la métallurgie, du riz et, à quelques degrés moindres, du ciment, les entreprises locales s’inquiètent. En 2016, le Centre du riz pour l’Afrique (Africa Rice), une institution multilatérale, mettait en garde les pays africains face à la mauvaise qualité du riz importé, « impropre à la consommation ». Tout en parlant d’un « riz dangereux pour la santé », un rapport mettait également en évidence l’effet « dévastateur » de ces importations massives sur les producteurs africains. Il n’avait pas hésité à indiquer que certains pays asiatiques envoyaient en Afrique du riz de qualité « inférieure à la normale », à destination d’un marché qualifié de « peu exigeant ». Les lignes ont depuis lors très peu bougé.  Autre secteur, mêmes craintes. La filière métallurgique connait de gros soucis, causés par une concurrence « active et déloyale et une fraude organisée ». Des tubes en acier, du fer à béton, des tôles et de nombreux autres matériaux de construction en acier, en provenance notamment du Ghana, dans des conditions troubles, sont déversés sur le marché ivoirien à des prix défiant la concurrence des produits « made in Côte d’Ivoire », déplore un responsable d'une société basée à la Zone industrielle de Yopougon. Cela a pour conséquence de « parasiter » le marché ivoirien. Les sociétés du secteur, au nombre de sept, voient les choses sous un angle plus alarmiste, évoquant une faillite collective. « La fraude a un impact certain sur nos marges. Nous sommes exposés au risque de déficit structurel et certaines de nos activités sont menacées. Nous ne pourrons pas continuer à produire à perte sur des mois », prévient ce spécialiste, qui souhaite que la mise en en place du programme VOC ne soit pas un vœu pieu. Alors que l’importation de sucre est interdite en Côte d’Ivoire, le marché ivoirien en est inondé. Fin 2017, selon les chiffres officiels, plus de 400 tonnes de sucre avaient traversé les frontières ivoiriennes avant d’être interceptées.

Risque d’augmentations ? À la veille de l’entrée en vigueur de ce programme, certains commerçants craignent à la longue la probabilité d’une pénurie de certaines marchandises. Ce qui pourrait faire grimper les prix de certains produits. « Nous ne sommes pas contre ce programme. Mais nous craignons que certains grossistes n’en profitent pour revoir les prix à la hausse », confie Abass Touré, vendeur en gros de produits laitiers et de riz. Mais, assure la direction du commerce extérieur, de nombreuses études et évaluations dans des pays ayant mis en œuvre ce programme, comme le Kenya, ont montré que le programme VOC n’est nullement un facteur de renchérissement du coût de la vie. Bien au contraire, il permettra aux consommateurs de « payer quasiment le même prix » pour un produit de meilleure qualité et d’une durée de vie plus longue, soutient-il. En attendant la mise en place effective du programme, le marché ivoirien continue de recevoir et de distribuer toutes sortes de marchandises.

Ouakaltio OUATTARA

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Par Ouakaltio OUATTARA

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