Fête de Tabaski : LE MENAGE DE LA FOI ET DU BUSINESS

En fonction de leur bourse, les musulmans feront le choix de leur mouton pour la Tabaski.

Le vendredi 1er septembre, la communauté musulmane célébrera la fête de la Tabaski par l’immolation d’un bélier en référence au sacrifice symbolique du fils du prophète Ibrahim (Abraham). L’occasion pour les fidèles de réaffirmer leur conviction religieuse, mais également, au-delà de l’aspect festif, période d’intenses tractations commerciales. De la vente des moutons à la collecte de peaux des bêtes immolées, en passant par l’achat des vêtements et les nombreuses tâches annexes, nombre d’activités se sont greffées à la plus grande fête de la communauté musulmane. Autant dire que la foi et le business font presque un ou que spiritualité et affaires ne sont pas antinomiques. Ils ont toujours fait bon ménage et chacun y trouve son compte.

La commémoration de l’acte du prophète Ibrahim, père du monothéisme selon l’Islam, sera à nouveau respectée par les musulmans du monde entier le vendredi 1er septembre. Cet acte, l’un des socles de la foi religieuse sur laquelle repose la fête de la Tabaski, est de loin le seul geste cultuel, en dehors de la prière, qui est véritablement partagé par tous les musulmans. La partie festive ayant pris le dessus, elle a permis le développement d’un véritable business. Même si des chiffres officiels en Côte d’Ivoire n’existent pas autour de ce phénomène, l’on ne peut nier que la période est propice aux bonnes affaires pour les commerçants, les couturiers, les transporteurs et plusieurs petites activités greffées à ces grands secteurs de l’économie informelle. « C’est l’économie qui bouge et cela saute à l’oeil » explique l’économiste Richard Dadié, pour qui cette fête, en matière d’affaires, mobilise presque plus que les fêtes de fin d’année.

Encadrer l’informel ? Chaque année à la même période, le gouvernement ivoirien annonce des mesures afin d’éviter une flambée des prix des béliers face à la règle de l’offre et de la demande. Cette année, il a ainsi été décidé de la suppression des « faux frais» sur le convoyage des ovins et des bovins. Des mesures communiquées le mardi 22 août dernier par le Directeur général du commerce intérieur, Aimé Koizan, à l’issue d’une rencontre avec les acteurs de la filière bétail - viande. Une disposition prévoit que pour l’acheminement du bétail en Côte d’Ivoire, seuls les frais liés au contrôle sanitaire des animaux aux postes frontaliers seront prélevés. « Ces montants s’élèvent à 150 francs CFA par ovin et 250 francs CFA par bovin », a précisé M. Koizan. Une mesure qui prolonge celle des années précédentes, la suppression des barrages policiers sur la nationale A3 qui va d’Abidjan aux frontières malienne et burkinabè, deux pays qui approvisionnent le marché ivoirien en bétail. Mais ces décisions sont prises chaque année sans véritablement avoir un impact sur le prix des moutons, les vendeurs ayant plus d’un tour dans leur sac pour justifier la flambée sur le marché. « Les prix des produits alimentaires pour le bétail, de même que les tarifs de location des parcs à bétail ont connu des hausses et nous obligent à en faire autant », justifie Ilias Diop, vendeur de moutons à Port Bouët, qui précise que les prix varient de 70 000 francs CFA à 250 000 francs CFA, avec certaines têtes proposées à plus d’un million de francs CFA. Mais la spéculation autour des prix peut être, dans certains cas, imputée aux revendeurs qui pullulent dans les espaces de ventes des différentes communes et « font des bénéfices sans rien débourser ». Diop assure cependant que le marché ivoirien est assez approvisionné cette année et que chaque famille pourra s’offrir un « beau et bon bélier ».

Rien ne se perd … Tout se transforme. Enfin, presque tout. Quelle que soit la conjoncture, les familles sacrifient au rituel avec en moyenne un mouton chacune. La viande est certes prisée, mais, pour le business, la peau vaut son pesant d’or. Amadou Bako, 34 ans, exerce dans le domaine depuis une dizaine d’années. Il arpente les rues d’Abidjan avec l’équipe qu’il chapeaute à la recherche de peaux de mouton. « De nombreuses familles ne savent pas quoi en faire et cela devient presque un fardeau pour elles. Certaines sont volontaires pour nous les offrir et d’autres consentent à nous les céder à des prix oscillant entre 500 et 1 000 francs CFA quand il n’y pas de trou sur la peau » révèle-t- il. Quoique négligé, ce business permet à sa petite équipe de 12 personnes de faire un chiffre d’affaires annuel de plus de trois millions de nos francs. « Ces peaux sont par la suite vendues à des industriels nationaux et internationaux et, quelques rares fois, à des commerçants et à des particuliers » explique-t-il, avant d’ajouter que la concurrence s’avère parfois rude entre collecteurs. Trois jours durant, il emmagasine des milliers de peaux, qu’il devra ensuite faire sécher et classer en fonction de leur qualité. S’il a du mal à définir avec exactitude leur utilisation, il affirme qu’ils interviennent dans la fabrication de certains produits en cuir et de certains objets de décoration. Ils n’en font pas une activité à temps plein, mais l’arrivée massive des moutons sur les marchés ivoiriens leur donne de petites idées dans le cadre de l’alimentation du bétail. Ainsi, les peaux de manioc et de banane, d’ordinaire jetées à la poubelle, sont collectées par des groupes de jeunes qui les proposent aux vendeurs de béliers. Issouf Koné, 17 ans, en fait partie. Selon lui, ils sont mandatés par des vendeurs afin de leur faire parvenir des aliments pour leurs animaux. Il faut trouver des épluchures de manioc et de banane et aussi de l’herbe chaque jour. « On peut se retrouver avec 5 000 francs CFA quotidiennement » lance-t-il avec fierté. Autre business, celui de « boucher d’un jour ». S’acheter un mouton est une chose, l’égorger et le dépecer en est une autre. C’est de loin la tâche la plus compliquée pour certaines familles. Une aubaine pour les « bouchers d’un jour», une profession de circonstance qui rapporte gros. « Je dépèce en moyenne 20 moutons le jour de la fête, au prix de 3 000 francs CFA, parfois 5 000 par tête dans des quartiers huppés », déclare Ahmed Sidibé, 32 ans. Venu du Mali pour faire fortune à Abidjan, il travaille depuis 9 ans autour de l’abattoir de la commune de Port Bouët et s’est fait un beau carnet d’adresses dans son secteur. Il peut ainsi se retrouver en fin de journée avec environ 80 000 francs CFA, en plus des peaux des moutons qu’il collecte également.

Couturiers et commerçants au taquet « Là où l’on mange et boit à volonté, on s’habille également », nous lance Zoumana Sarré, 42 ans, spécialisé dans la couture du bazin dans la commune d’Attécoubé. Il ne dort presque plus depuis deux semaines et c’est le cas à l’approche de chaque fête de Tabaski depuis 15 ans qu’il a son atelier de couture dans cette commune. « Le sacrifice en vaut la peine, car après deux semaines de pression, mes employés (une dizaine) et moi allons en vacances pour un mois », annonce-t-il. S’il n’arrive pas à satisfaire toute sa clientèle dans les délais, il soutient que c’est parce que la plupart arrivent moins de dix jours avant l’échéance et veulent être satisfaits en matière de qualité. Côté rentabilité, tout en restant évasif,il révèle néanmoins que cette période lui suffit pour faire la plus grosse partie de son chiffre d’affaires annuel. La Tabaski enchante également les vendeurs, qui ont compris qu’aux clients fidèles, qui ne changent pas leurs habitudes, s’ajoutent ceux qui se saignent à l’occasion de la fête et dépensent souvent sans compter. L’occasion de revoir à la hausse lesprix, comme si l’on se passait le mot. « C’est la fête. Tout le monde veut être en joie et personne n’hésite à mettre la main à la poche pour satisfaire sa famille. Il faut bien que nous en profitions aussi sur les marchés ! », indique, sur un ton ironique, Brigitte Kouamé, la quarantaine, commerçante au marché du complexe d’Adjamé.

Ouakaltio OUATTARA  

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