Mutinerie : La fin d’un long cycle ?

La Côte d’Ivoire aurait bien voulue se passer d’une telle image après une dizaine d’années de crise.

Les armes ont encore parlé et cette fois elles refusaient de se taire tant que ceux qui les tenaient n’avaient rien en poche. « L’argent ou rien », comme le disaient les mutins qui quatre jours durant ont imposé au pays leur humeur. Si les armes ne tonnent plus et que les activités ont repris, il y’a lieu de s’interroger sur la fin de ce long cycle des armes, dont les premiers crépitements se sont fait entendre en 1999 et ont abouti au premier coup d’État de l’histoire de la Côte d’Ivoire. L’accord conclu va t’il définitivement clore ce chapitre ? N’est-ce pas un aveu de faiblesse face au chantage des militaires qui, pour toute autre revendication, pourraient débrayer et mettre à rude épreuve les gouvernants et les caisses de l’État ?

Le scénario n’était pas différent de celui vécu en janvier dernier. Des tirs en l’air suivis de l’occupation de certains corridors des villes de l’intérieur et de l’édification de barrages en face des camps militaires d’Abidjan. Puis, négociation avec un accord à la clé, dont on rechigne à rendre le contenu public, suivi de la fin des tirs. Tout revient alors à la normale, et les Ivoiriens peuvent reprendre leurs activités avec de multiples interrogations, accusations, et une colère doublée d’un sentiment de lassitude et d’impuissance face à ce qui s’apparente à une prise d’otages.

 

Boîte de pandore En janvier dernier, le paiement de 5 millions de francs CFA à chacun des 8 400 soldats avait contribué à durcir les mouvements de grève des fonctionnaires et agents de l’État. Mais pour l’heure, la Plateforme des fonctionnaires reste prudente. « Nous restons dans notre logique de dialogue. En janvier, la crise avait un volet militaire et un autre civil. Si le gouvernement a consenti à régler définitivement la question militaire, pour une raison de justice sociale, il doit pouvoir régler la nôtre car en l’état actuel des choses l’argument du manque d’argent ne peut plus prospérer », a indiqué à JDA le président de cette Plateforme, Zadi Gnagna. Face à cette menace à peine voilée, le docteur Arthur Banga, spécialiste des questions militaires, pense qu’il appartient au gouvernement « d'initier au plus tôt ou de renforcer le dialogue social en essayant de répondre très vite aux revendications les plus accessibles. On ne peut pas accorder des cadeaux à une partie de la nation et demander à d'autres de serrer la ceinture », soutient-il. Pour lui, le gouvernement devra faire usage de beaucoup de pédagogie auprès des militaires issus des ex-forces armées nationale de Côte d’Ivoire (FANCI), qui verraient d’un mauvais œil la part belle faite à ceux des ex-Forces armées des forces nouvelles (FAFN). Dans la même foulée, soutient un colonel de gendarmerie à la retraite, il faudra regarder de près les conditions des gendarmes qui depuis plusieurs années murmurent en réclamant une augmentation de salaire. « Un effet domino n’est pas à écarter », pense-t-il, ajoutant que cette forme de revendication risque de faire école au sein des différentes unités de l’armée ivoirienne.

 

Image entachée Lundi 14 mai, les chancelleries occidentales, de même que la Banque mondiale, invitaient leurs ressortissants et employés à observer des restrictions dans leurs déplacements. Même si la mesure a été levée 24 heures après, cela a écorné l’image de la Côte d’Ivoire, et ce à quelques semaines de l’ouverture des Jeux de la Francophonie, qui doivent rassembler des milliers de sportifs, journalistes, et officielles à Abidjan en juillet prochain. Pour certains, tels que le sociologue Yves Mathurin, le gouvernement qui avait commencé par jouer la carte de la fermeté, aurait dû procéder à une opération militaire contre les mutins. « C’est un échec du gouvernement qui perd en image », estime-t-il. D’ailleurs, depuis la première mutinerie, le Président de la république, irrité par ce comportement des militaires, aurait pensé à prendre, selon des proches, dans un premier temps, des sanctions contre des officiers et des soldats, avant de se raviser. « C’est une humiliation pour le président qui ne mérite pas ça », avait lancé le secrétaire général par intérim  du Rassemblement des républicains (RDR, au pouvoir), Amadou Soumahoro, le samedi 13 mai au cours d’un meeting organisé à Adjamé afin de protester contre cette nouvelle mutinerie. Pour autant, le docteur Sylvain N’Guessan, de l’Institut Stratégie, est convaincu que « le gouvernement a mal organisé sa diplomatie de l’ombre avec les militaires. » C’est pourquoi, pense-t-il, il ne perdrait rien à consulter l’armée désormais, avant les grandes décisions nationales en attendant la relance de diverses stratégies de gestion des questions militaires en contexte post-conflictuel. Mais pour le ministre de la Défense, Alain Richard Donwahi, « le gouvernement, tout en privilégiant le dialogue et en évitant un bain de sang, sort grandi de cette crise. » Toutefois, les habitués du Conseil des ministres ont pu noter que le mercredi 17 mai, l’atmosphère semblait un peu lourde au moment où les ministres sortaient, si bien qu’un confrère de la presse nationale n’a pas hésité à lancer : « on sent qu’ils ont tous pris un sérieux coup ! »

 

Armée soudée mais républicaine ? Pour le Dr. N’Guessan, cette mutinerie vient sans nul doute de faire aboutir un long processus entamé depuis décembre 1999. « Notre armée n’est plus muette. Elle représente dorénavant la 4è colonne de la gouvernance à côté de l’exécutif, des partis politiques et des organisations de la société civile », pense-t-il. Il reste d’ailleurs convaincu que « c’est une armée plus que jamais soudée qui retourne dans les casernes. Ils retiennent que, soudés, ils peuvent faire beaucoup de choses ensemble. » Est-elle républicaine ? « Oui ! », nous a lancé l’un des meneurs de la mutinerie, pour qui « les militaires, même pendant les événements, veillaient à ne pas laisser des opportunistes profiter de la situation, et demeurent toujours prêts à défendre la nation et les institutions qui la représentent. » Pourtant, durant quatre jours, ils n’ont pas hésité à mettre en avant leur intérêt avant de celui du reste de la nation. « Reste à savoir s’ils comprennent réellement le sens de la république », se demande le sociologue Yves Mathurin. En attendant, les spéculations vont bon train sur l’accord conclu entre mutins et gouvernement.

 

Ouakaltio OUATTARA

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